Le Chromosome Baladeur. S1. E1. »Eve »

       Pitch de l’épisode : 

Dans l’univers minéral de la planète Mars, Ève défile comme l’éclair, sanglée dans un astronef téléguidé avec une vue à 360 degrés. Adam son assistant personnel est assis à côté d’elle. Depuis le jour de sa naissance, il est en charge de son apprentissage et de sa sécurité. Il est son meilleur ami. Ils rejoignent le quartier des enfants dans la mégalopole de Marsilitown pour y passer la journée.
Ève entend dans ses écouteurs la voix d’Adam lui dire :
—Maintenant que tu as dix ans, tu as accès à une vitesse supérieure.
Elle sourit à cette invitation :
—Tu aimes aller vite Adam ?
— J’adore !
— Alors, accroche-toi.
Ève pousse le curseur de vitesse en bout de course. La bulle transparente fait un bond en avant, s’engouffre comme une chauve-souris dans le dédale des vallées qui s’ouvre sur son passage. Les parois rocheuses défilent à une allure vertigineuse, offrant toute la palette des rouges, du rose poudré au grenat sombre. Ève et Adam ne se lassent pas de ce spectacle qui s’offre à eux deux fois par jour. Aujourd’hui, Ève est distraite par la bague qu’elle porte à son doigt. Une minuscule perle dorée brille comme une pépite au cœur de la pierre bleu indigo ciselée tel un cerveau.
Deux heures plus tôt, elle avait retrouvé comme chaque matin, ses parents dans leur chambre. Après avoir sauté sur leur lit, et les avoir embrassés, elle s’était blottie dans la chaleur de leurs corps. Marie, sa mère, l’avait attirée dans ses bras et lui avait murmuré dans le creux de l’oreille :
— —Il y a dix ans déjà, imagine un premier bébé sur Mars ! Joyeux anniversaire ma jolie !
Ève s’enfonce un peu plus dans le cocon tiède du lit et regarde sa mère d’un air suppliant
—Raconte-moi encore, maman.
Elle ne se lassait pas d’entendre sa mère lui décrire comment, en « têtard triomphant »*, elle avait bouleversé le programme de la mission « Mars13 ».
L’histoire commençait ainsi :
—Je suis tombée des nues quand j’ai réalisé que j’étais enceinte. Tu n’avais pas été programmée. Quelle surprise, un vrai chambardement pour préparer ta venue….
Et finissait invariablement de cette façon :
—Tu avais essayé avant moi d’avoir un bébé ?
—Dans la vie qu’on avait choisie avec ton père, il n’était pas prévu un enfant.
—Comment j’ai fait ?
—A force de regarder les étoiles avec mon désir grandissant que je ne pouvais plus refouler, j’ai dû t’attirer dans notre foyer.
À ce moment Paul, son père s’était penché vers elle et lui avait offert son premier cadeau.
—Joyeux anniversaire mon étoile filante !
Ève se redressa pour prendre le paquet. Il contenait une boîte en peau qui tenait dans le creux de sa main. Elle l’avait caressé du bout des doigts, puis avait appuyé sur le petit ergot doré. L’écrin s’était ouvert dévoilant une bague sur un coussinet en satin blanc.
Relevant la tête vers ses parents :
—Une bague ?
Paul qui était assis sur le bord du lit.
—C’est une bague très particulière.
Ève fronce le nez en penchant la tête sur le côté.
—On dirait un petit cerveau.
Marie qui s’est levée rajoute.
—Un cerveau déguisé en bague.
Ève enlève la bague de l’écrin, son père reprend :
—Elle est magique ! Essaye-la, elle va se mettre automatiquement à ta taille.
Ève l’enfile, la bague enserre délicatement son annulaire.
Son père saisit sa main
—Elle renferme la plus belle série qu’il te sera donnée de regarder.
Ève tend la main pour admirer le bijou.
—Une série ? Comment est-ce possible ?
Paul lui prend les deux mains et la regarde dans les yeux.
—Un jour, je te raconterai, comment, ton parrain et moi, nous avons « uploadé » la mémoire de ton arrière-grand-mère qui se trouve dans cette tête d’épingle, là, au centre.
Ève l’air interrogateur.
—Astrid, celle dont tu m’as parlé si souvent ?
—Exactement !
—Je ne savais pas !
Paul observe sa fille
—Parce que tu étais encore trop petite et que c’est un secret.
—Un secret ?
—Oui. L’histoire de notre famille est cachée dans ce bijou.
Paul adorait la façon qu’elle avait de tourner la tête vers lui en faisant pointer son menton.
—Pourquoi cachée ?
—Parce qu’il n’existe plus à ma connaissance aucune histoire humaine en dehors de celle-ci. Les autres ont toutes été effacées.
—Effacées ?
—Oui ! Elles étaient stockées dans un support végétal qui a été détruit par un virus. C’est arrivé juste avant qu’on quitte la terre.
—C’est compliqué ton histoire. Dis-moi plutôt comment je vais avoir accès à ma série.
—Ta mère va t’expliquer. Par contre tu devras respecter impérativement deux consignes : il te faudra être invisible et te séparer d’Adam.
—Mais comment je vais faire ça papa ?
—Il y a deux fonctions qui vont t’aider à le faire et qui ont été activées ce matin dans ta cellule à Marsilitown.
Marie était revenue près de sa fille et la pris dans ses bras.
—Pour notre voyage de la Terre vers Mars nous n’avions droit qu’à un seul objet personnel. Ton père voulait absolument emporter le violon bleu et n’envisageait pas de se séparer de la bague. Elle a donc voyagé clandestinement. Il prenait un très gros risque mais il a réussi.

Ève tourna la tête vers son père qui la fixait intensément. Toujours obéir aux règlements, c’était la chose qu’il lui avait inculquée depuis qu’elle était toute petite et elle le prenait en flagrant délit de transgression. Le sourire contrit de son père lui cloua le bec, elle ravala sa réflexion, la gardant pour plus tard.

Sa mère lui donna son deuxième cadeau qu’elle déballa très excitée. Devant le regard interrogateur de sa fille elle expliqua :

—C’est le casque de réalité virtuelle qui va t’aider à regarder ta série. Ton parrain Jonathan l’a envoyé par la dernière navette. Il l’a mis au point spécialement pour toi. Ne t’étonne pas quand tu rabattras le masque de te trouver dans le noir total, tes yeux vont être shuntés, c’est ton nerf optique qui va directement prendre le relais. Il a rajouté trois jokers pour t’aider en cas de besoin. Ève entendit à ce moment-là le bip de sa mère, signalant une entrée sur le bracelet qu‘elle portait au poignet gauche.

Elle l’ignorait encore, mais ce cadeau allait changer le cours de son existence….

Ève sort de ses pensées au moment où l’astronef ralentit. Les structures de la ville se profilent à l’horizon. Vue du ciel, les lumières de Marsilitown dessinent comme une roue de bicyclette géante avec plusieurs structures circulaires concentriques qui facilitent les déplacements. Les rayons sont d’immenses couloirs qui atteignent le cœur de la ville en ligne droite. C’est là que se trouve le quartier des enfants, constitué de cellules hexagonales comme celles d’une ruche. Les enfants sont aujourd’hui au nombre de vingt-cinq, les plus petits ont deux ans, tous accompagnés de leur assistant personnel, du sexe opposé. Chacun d ‘eux dispose d’une cellule en propre avec tout le confort adapté à son évolution .

La cellule 1137 avale l’astronef. La coque transparente de l’appareil s’escamote, Ève arrive dans un espace éclairé par une douce lumière diffuse et parfaitement adapté à sa taille, elle saute de son siège et prend place dans un fauteuil douillet devant un écran plasma. Adam la suit et s’installe dans l’alcôve qui lui est réservée.

Des poissons de toutes tailles nagent dans un paysage sous-marin en fond d’écran. Ève est dans sa période « faune aquatique », elle veut tout voir et connaître des océans qui colorient en bleu la planète Terre, qu’elle observe dans le télescope de sa mère. Dès qu’elle est assise son fauteuil se met en mode repos et l’enveloppe pour lui masser le dos et les jambes. Elle sent une douce chaleur circuler dans tout son corps, ses muscles se détendent. Adam qui l’a suivie s’exclame :

—Regarde, on a deux nouvelles icônes !

—Papa m’a prévenue, c’est un cadeau de la centrale pour mes dix ans . Maintenant que j’ai dix ans, j’ai le droit d’arrêter les caméras de surveillance pour disposer de quelques heures de liberté.

—Pas de la mienne j’espère !

—Si, si, la tienne aussi ! C’est la condition pour que je puisse profiter de ma bague je n’ai pas le choix, je suis désolée.

Et sans hésiter, elle clique sur la première icône, son bouclier de visibilité se désactive. Puis, elle appuie sur la seconde sans quitter Adam des yeux. C’est la première fois qu’elle se coupe de lui et de toute l’assistance qu’il lui offre. Il ne fallait pas qu’elle réfléchisse trop longtemps. Cette coupure est douloureuse pour elle, sans Adam, elle a l’impression d’être complètement nue. Heureusement il y a cette aventure qui l’attend !

Après avoir posé le casque sur sa tête, elle rabat le masque et se retrouve dans le noir absolu mais il ne se passe rien. Elle recommence l’opération, toujours rien. Une autre tentative échoue. Son cerveau tourne à plein régime, elle s’impatiente, puis respire et se calme. Elle finit par sacrifier un premier joker. Ça marche. Une voix douce lui demande son nom et sa date de naissance. Elle doit répéter cette date une deuxième fois.

Alors qu’elle est toujours aveugle, elle se sent aspirée par les pieds. Elle pense à Alice quand elle est tombée dans le puits sans fond pour atterrir au pays des merveilles puis elle a subitement l’impression de rétrécir. Son cœur bat la chamade. Respirer, se décontracter. Jamais ses parents ne l’auraient entraînée dans une galère.  Elle a le sentiment bizarre de passer à travers un trou minuscule alors qu’elle est assise dans son fauteuil, comme si elle était dans deux endroits à la fois. Elle se sent sans consistance aucune mais elle y voir clair, et aperçoit une constellation. Des milliers d’étoiles et dans certaines, quatre chiffres clignotent. En les observant de plus près, elle réalise qu’elle se trouve devant une suite qui progresse par décades, de 1892 à 2072.

Instinctivement son index se tend vers le chiffre le plus haut. Elle se sent projetée dans une atmosphère cotonneuse et oppressante. Un brouillard épais masque le lieu.  Ève retire sa main comme si elle s’était brulée et se retrouve de nouveau devant la Constellation. Son doigt pointe en bas à gauche sur le chiffre « 1892 », et là, elle bascule dans un univers verdoyant. Il fait un peu froid, ses cheveux sont soulevés par une légère brise. Un air de musique familier résonne dans le lointain. Elle active son scan auditif, pour situer d’où il vient et prend cette direction. Elle distingue au loin un enfant qui gambade sur un chemin étroit. Il chante à tue-tête :

Czysta woda,czysta woda zdrowia i Madrosci doda

 Czysta woda,czysta woda crzecrny chtopiec musi snyc uszy twasz i reçe kazdego dnia …..

Elle ne comprend pas cette langue mais elle reconnait la musique, et instinctivement elle enchaîne avec lui :

 Vive l’eau, vive l’eau, qui rend propre et qui rend sage, Vive l’eau, vive l’eau, qui rend propre et qui rend gai. Un petit garçon bien sage doit se laver tous les jours, les mains, le nez, le visage……

C’est une chanson de son enfance ! Une joie inouïe l´inonde. Elle s’approche de lui et ne voit qu’une toison blonde qui déborde d’une casquette rouge ; il se retourne, deux yeux immenses d’un bleu d’azur la traversent comme s’il devinait sa présence. Il reprend sa course en fredonnant, elle le suit, passe devant lui, se retourne et le voit de face. L’ovale de ce visage, ce petit nez fin au-dessus de cette grande bouche, et aussi cette minuscule oreille ronde…on dirait son frère jumeau. Elle en a les larmes aux yeux, c’est son clone au masculin !

Au plus fort de cette émotion, elle se retrouve dans son environnement habituel, comme si elle tombait du ciel. Elle relève son masque, une lumière rouge clignote de plus en plus vite et l’alerte. Elle a le réflexe de réactiver les deux nouvelles fonctions qu’elle a trouvées en arrivant ce matin. Ouf ! la sécurité a failli être alertée, elle l’a échappé belle. Elle reprend ses esprits et tourne la tête vers Adam. Il est rouge comme un coquelicot et a l’air très en colère !

—Mais qu’est-ce que tu m’as fait ?

Ève n’en mène pas large.

— J’ai juste activé mes deux nouvelles icônes.

Adam recroquevillé dans son alcôve.

—Je n’avais plus aucun signal de toi !

Elle pose une main sur lui.

— C’est normal ! il faut que tu m’aides Adam, j’ai un gros souci.

Il déploie ses bras, ses jambes comme s’il avait des courbatures.

—Tu vois, tu as besoin de moi !

Elle lui sourit

— Mon temps de liberté est compté, il faut automatiser ta reconnexion et celle du bouclier de visibilité.

— Pourquoi as-tu besoin de ça ?

Ève le regarde en riant, elle est contente de l’avoir retrouvé, il est trop mignon avec sa tête toute ronde. Tous les ans une imprimante 3D lui fabrique une nouvelle enveloppe corporelle parfaite. Le matériau utilisé imite la peau à s y méprendre. Il a également une garde-robe personnelle, et il change de tenue en fonction de leurs activités. Il a grandi en même temps qu’elle. Ses yeux changent de couleur en fonction de ses états d’âmes. Parfois, c’est son corps tout entier qui s’illumine.

— J’ai failli déclencher l’alerte en dépassant mon temps de déconnexion. Je n’ai pas envie que ça recommence !

Adam la regarde, intrigué.

—Pourquoi, tu fais quelque chose d’interdit ?

Ève hausse les épaules.

—Non, je veux juste profiter de ma nouvelle liberté.

Adam met ses deux mains sur les hanches.

— Qu’est-ce que tu fais pendant que je ne suis pas avec toi ?

Ève, un brin d’insolence dans le regard.

— Je voyage dans le temps.

Adam joint ses deux mains en supplique.

—Emmène-moi avec toi, je te protègerai.

Ève évite son regard.

—Je ne risque rien, Adam, je reste dans mon fauteuil. Pendant que j’y pense, il me faut aussi un traducteur de langues.

Adam à ses ordres, se met au travail.

—Laisse-moi trente secondes … mais dis-moi, pourquoi tu ne veux pas m’emmener avec toi ? je suis responsable de ta sécurité !

—C’est impossible Adam. Ne me pose pas de questions.

Pendant qu’il dialogue avec elle, son front et ses yeux virent au jaune.

—Voilà, c’est en place, quand le temps sera écoulé tout s’enclenchera automatiquement. Tiens, prends cette oreillette, c’est un décodeur de réalité, c’est mon cadeau d’anniversaire.

Ève pose sa main sur la sienne.

—Merci beaucoup Adam, comment ça marche ?

—Quand tu verras quelque chose que tu n’as jamais vu il te soufflera à l’oreille ce que c’est, n’oublie pas de l’activer.

—Tu es trop gentil, j’y retourne et surtout ne te fâches pas !

Elle est toute excitée à l’idée de retrouver l’enfant qu’elle a quitté. Elle appuie sur les deux fonctions sans hésiter. Adam s’immobilise.

La connexion avec la bague marche du premier coup. La sensation étrange d’être aspirée et de rapetisser la surprend à nouveau mais elle n’a plus d’appréhension. Elle se sent glisser à travers le trou minuscule, la constellation surgit devant elle, toujours aussi lumineuse. Sans hésitation, son doigt pointe sur «1892 ». Elle reconnait la forêt majestueuse dans laquelle le garçon se promenait en chantant. Mais il n’est plus là.

Des hommes à la stature impressionnante s’activent et s’interpellent. Ève comprend ce qu’ils disent donc son traducteur fonctionne. Elle active l’oreillette qu’Adam lui a offerte. Des arbres tombent dans un bruit fracassant. Elle souffre pour eux, quel crime ! D’autres hommes les ébranchent et les tronçonnent. Ils s’égosillent, avec ceux du bas qui réceptionnent les billots qui dévalent la pente jusqu’à la rivière qu’elle voit couler en contrebas. Les draveurs* les regroupent en radeaux sur l’eau. Quels drôles de vêtements ils portent ! De larges bretelles rouges retiennent leur pantalon noir sur une chemise blanche en coton épais. Ils ont tous une casquette rouge sur la tête et ça la rassure.

Mais que fait cet enfant dans cet univers ?

Où est-il passé ?

Elle quitte l’endroit, survole le paysage et défile au-dessus des frondaisons. Elle aperçoit au loin une colonne de fumée qui monte dans le ciel et s’en approche. Une maison, entièrement fondue dans le paysage, est nichée dans une clairière. Construite toute en bois, sa porte bleue est grande ouverte et lui permet de voir l’intérieur. L’enfant est là, il dévore une tartine recouverte de chocolat, qui lui dessine des moustaches de chaque côté de sa bouche. Ce garçon lui ressemble tellement qu’il pourrait être son frère. Un homme sort de la maison et obstrue un instant la vue.

Elle l’entend dire d’une voix grave :

— Il faut que j’aille prévenir mes bûcherons. Ce fichu décret nous met dans de beaux draps en nous extradant de ce pays.

Une jeune femme le suit. Elle est élancée, des cheveux blonds relevés en chignon, de grands yeux bleus lui mangent le visage. Ses deux pieds chaussés de bottines rouges dépassent de sa longue jupe grise. Elle lui dit d’une voix cristalline.

—Bon courage Émile, ça va être difficile de leur annoncer la fermeture de l’usine. Depuis que les Russes ont envahi le pays tout va de travers !

L’homme descend les deux marches du seuil de la maison dégageant l’embrasure de la porte.  Ève peut de nouveau observer l’enfant. Les battements de son cœur s’accélèrent, elle le boit des yeux. Puis, subitement, la voilà de nouveau revenue sur son siège.

Adam se contorsionne à ses côtés.

—Enfin, je respire…j’ai cru mourir !

—Mais tu es immortel Adam ! Bon, je n’ai pas assez de temps ! Il va falloir m’en trouver.

— Parce que tu veux partir plus longtemps ?

— Arrête de ronchonner, oui j’ai besoin de plus de temps !

Il tourne en rond, elle ne l’a jamais vu aussi agité, levant les bras dans tous les sens.

—Comme si on pouvait dilater le temps à volonté.

Ève se redresse dans son fauteuil en tournant la tête vers lui.

—Et si tu mettais le minuteur en temps stellaire ?

Il la regarde d’un air courroucé.

—Tu me demandes de bidouiller les fonctions ? Je n’ai pas le droit de le faire.

Ève lui adresse son plus beau sourire.

—Je suis sûre que tu es capable de changer les paramètres sans que personne ne s’en rende compte.

Adam scintille comme la tour Eiffel, il adore quand elle lui fait des compliments.

— Il va me falloir du temps pour le faire !

Elle étire ses deux bras au-dessus de la tête, les mains croisées et retournées.

—Ce serait bien la première fois ! D’habitude tu résous mes problèmes avant même que je ne te le demande.

Adam se prend le menton dans la main droite.

—Si Watson-Junior s’en rend compte, je risque d’être mis à pied !

Ève se tourne vers lui.

—Ne me dis pas que tu as peur. Toi le grand Adam, tu n’as pas envie de t’amuser un peu ?

Il se retourne et la regarde bien en face.

—Pour le moment, il n’y a que toi qui t’amuses !

Ève se lève de son fauteuil.

— Si tu continues à rouspéter, je vais te mettre en mode maintenance et pendant mes absences, tu nettoieras ton disque dur.

Il lui tourne le dos et retourne dans son coin.

—C’est sympa de me proposer de faire le ménage pendant que tu te balades.

Elle se place juste derrière lui les deux poings sur les hanches.

—Écoute Adam, tu n’es pas ma mère, il faut me lâcher les baskets.

Il se retourne lui faisant face.

— Moi, ces nouvelles dispositions ne me plaisent pas du tout.

Elle lui pose les deux mains sur ses épaules.

—Ne fais pas ta mauvaise tête, dépêche-toi, je veux y retourner une troisième fois avant de rentrer chez moi.

Il se rassied à sa place en maugréant.

—Une minute, qu’est-ce que tu es impatiente depuis que tu as dix ans !

L’œil d’Adam clignote encore au jaune puis elle le voit qui passe au bleu, c’est bon signe.

—Encore une seconde, je contrôle.

Pendant ce temps, Eve est retourné dans son fauteuil et vérifie la langue qu’elle a entendu, son traducteur lui annonce que c’est du polonais. Elle va sur l’application de géolocalisation. Elle accède à la Terre et zoome sur la Pologne. L’image d’un pays désertique s’affiche sur son écran. Où sont passées les forêts qu’elle venait de voir ? Que s’est-il passé ? De quand datent ces prises de vues ? Elle n’a pas le temps d’avoir la réponse.

Adam l’interpelle :

—Voilà c’est prêt !

Elle remet son casque et avant de rabattre la visière.

—Merci Adam. Je vais devoir encore te débrancher. Ne t’inquiète pas je ne serais pas longue cette fois ci.

Ève commence à être familiarisée avec ses échanges dans la bague. Elle se rend compte tout de suite qu’il y a un bug ! Très contrariée, elle relève le masque de son casque et se retourne vers Adam qu’elle fusille du regard.

—Mais qu’est-ce que tu as bricolé ?

Adam est déconnecté, il ne réagit pas. Elle le rebranche, toutes ses lumières brillent en même temps. Très en colère, elle l’apostrophe :

—Adam, rien ne marche !

Adam vient vers elle.

—Tu as dû faire une fausse manœuvre.

Ève se lève.

—Je suis sûre que non. Je maitrise la procédure. C’est toi qui as fait exprès pour que ça plante.

Adam les deux mains ouvertes

—Comment peux-tu penser une chose pareille ! Il y a une autre raison et je vais la trouver.

Ève se dirige vers la porte mais se retourne en le pointant du doigt

—Je n’ai plus le temps d’attendre, il faut que je rentre chez moi. Ce soir tu restes là et tu règles ce problème. Je veux pouvoir gérer mon temps d’absence. Je te retrouve demain matin, tu as toute la nuit pour le faire.

Elle est furieuse et s’éjecte de la cellule dans sa bulle. C’est la première fois qu’elle part seule.  Elle active la fonction localisation et la caméra de surveillance pour qu’Adam et ses parents puissent la suivre. Elle ne risque rien. Il va comprendre qu’il faut qu’il soit un peu plus coopératif s’il veut profiter des voyages entre leur espace de vie dans le quartier des enfants et la résidence de ses parents qui est à l’autre bout de la planète.

Son père qui est architecte est venu sur Mars pour réaliser un programme de développement de l’habitat individuel. Il a réalisé dans une falaise percée de grottes qui dominait une étendue d’eau salée. C’est Marie qui avait déniché ce site exceptionnel pour ce projet de maisons troglodytes. Elle est astrophysicienne et devait travailler de ce côté de la planète pour observer le ciel.

Pendant le trajet, Ève réalise que c’est la première fois qu’elle voit un enfant de son âge, en chair et en os. Elle a été entourée depuis sa plus tendre enfance d’avatars en attendant que d’autres enfants naissent sur Mars. En dehors de Thelma sa seule amie, qui a deux de moins qu’elle, les autres étaient plus jeunes de quatre ans et n’étaient pas encore devenus des complices de jeu. Elle repasse dans sa tête ce qu’elle vient de vivre.

L’astronef ralentit, on ne voit rien du ciel quand on approche de Mesa-Point. L’habitat se déploie invisible dans la falaise. Un sas s’ouvre à l’approche du véhicule et se referme automatiquement. Une fois l’astronef garé dans l’emplacement qui lui est réservé la coque s’ouvre. Ève sort de ses pensées, elle saute de son siège, heureuse de se dégourdir les jambes. Une lumière diffuse éclaire l’allée qu’elle emprunte pour rejoindre son domicile. Des fleurs, des fruits et des légumes poussent le long des parois verticales du couloir dans lequel elle déambule, cet univers est propice au calme. Une douce musique emplit l’espace, Ève choisit une fraise qu’elle croque au passage, elle coupe une fleur de géranium qu’elle accroche derrière son oreille. Une porte intelligente qui l’a identifiée s’ouvre et l’invite à entrer, elle est arrivée chez elle.

Les voix de ses parents l’accueillent, ils sont en grande discussion dans leur pièce à vivre.

Un espace fonctionnel et douillet qui se transforme en fonction des heures de la journée, en cuisine, en salle de sport, en salon, en bureau, ou encore en salle de projection. Les meubles sont tous escamotables. L’espace que l’on veut privilégier peut se choisir à l’aide d’une télécommande placée sur un support à chaque entrée. Ève est arrivée par la première, les deux autres mènent chacune vers une chambre équipée d’une salle d’eau. Un grand pan de mur transparent permet au regard de plonger vers l’extérieur où un lac blanc s’étale comme une mer en contrebas.

Paul qui guettait son arrivée fait trois pas vers elle et la soulève pour l’embrasser.  Il la dépose dans les bras de sa mère après lui avoir fait faire trois tours de manège. Ces retrouvailles journalières la laissent chaque fois dans un état de bien-être indescriptible. Ses narines frémissent de plaisir, titillées par les effluves provenant d’une cocotte dans laquelle mijotent le repas du soir. C’est vrai que c’est son anniversaire aujourd’hui !

Son père l’interroge alors qu’elle est toujours lovée contre sa mère.

—Alors ce cadeau ?

Son visage s’illumine.

—C’est le plus excitant que j’ ai jamais reçu papa !

—Racontes-nous ma chérie !

—Dès mon arrivée dans ma cellule j’ai fait ce que tu m’as demandé. Une fois mon bouclier de visibilité désactivé et après avoir déconnecté Adam, j’ai suivi vos instructions. J’ai réussi à me connecter à la bague, au bout de la quatrième fois seulement, grâce à un Joker. A ce moment-là, je me suis retrouvée dans le noir complet.

Marie resserre son étreinte.

—Je t’avais prévenue ma chérie.

Ève se recroqueville contre elle.

—J’ai eu l’impression de rétrécir, jusqu’à devenir un grain de sable et passer par un trou minuscule. J’ai eu un peu peur la première fois.  J’ai pensé à Alice au pays des merveilles quand elle tombe dans le puits et au monde infiniment petit dont tu me parles si souvent maman, qui existe mais qui est invisible.

Sa mère lui caresse la tête pour l’encourager à poursuivre.

—Tout à fait ma chérie.

—De l’autre côté du trou, je n’avais plus conscience d’être dans mon fauteuil alors que je ne l’avais pas quitté. J’étais inconsistante, c’était très bizarre comme sensation. Mais on s’habitue, parce que quand j’ai fait le voyage la deuxième fois, je n’ai plus eu peur du tout. La troisième fois, ça a bugué, Adam s’est planté. Je ne sais pas encore s’il l’a fait exprès ou si c’est à cause d’autre chose, je l’ai laissé tout seul dans notre cellule à Marsilitown pour qu’il répare.

—Reprends ta respiration ma chérie, lui dit son père en prenant ses deux mains dans les siennes pour la calmer…

—Je n’avais pas assez de temps papa, je n’ai pas vu grand-chose.

—On reprend depuis le début, parle nous de ton premier voyage.

—J’ai touché du doigt « 1892 », j’ai atterri dans un endroit où des arbres gigantesques étaient abattus, il y avait des oiseaux partout qui piaillaient, je n‘en n’avais jamais vu ni entendu en vrai. Ensuite j’ai aperçu un enfant de mon âge. Il chantait la chanson que tu me chantais, papa, pour me réveiller quand j’étais petite. Je ne comprenais rien aux paroles, mais j’ai reconnu la musique tout de suite. J’ai chanté en même temps que lui ! Un petit garçon de mon âge, vivant, c’est la première fois que j’en voyais un ! On aurait dit mon frère jumeau. Et puis c’est tout !

Son père souriait en la regardant s’exalter.

—Quoi, c’est tout ?

—Oui ! Je me suis retrouvée dans ma cellule, la sécurité clignotait j’ai juste eu le temps de reconnecter Adam et de réactiver la visibilité.

Sa mère la caressait pour qu’elle se calme.

—Et alors, qu’as-tu fait ?

—J’ai demandé à Adam de m’installer un automate pour que ça ne se reproduise plus. Il l’a fait à contre cœur, il était furieux que je l’aie débranché. Il a fallu que je l’amadoue.

Sa mère l’avait gardée dans ses bras.

—Ce n’est que le début, je trouve que tu t’es très bien débrouillée.

Son père est intrigué.

—Un enfant de ton âge qui te ressemble en 1892 ? Moi à ma première connexion, je l’ai rencontré, il avait 18 ans. Redis-moi depuis le début comment tu as fait.

—Ah oui, j’avais complètement oublié. Une voix m’a demandé mon nom et ma date de naissance que j’ai dû répéter deux fois et à partir de ce moment-là, tout a commencé.

—Donc ta date de naissance est une des clefs de la sélection des époques auxquelles tu vas avoir accès. C’est notre trisaïeul qui avait 10 ans en 1892. Je vais t’envoyer l’arbre généalogique qu’on a déjà regardé ensemble. Celui qui a été créé par Aimé un oncle de ma grand-mère et qu’un de mes cousins a récupéré à sa mort pour le mettre à jour. C’est un document auquel tu pourras te référer pour te repérer.

Sa mère sentait Ève se détendre.

—Et ton deuxième voyage ?

—J’ai réussi du premier coup mais l’enfant était parti. J’ai dû le chercher. Il était chez lui dans une maison nichée au cœur de la forêt. C’était l’heure du goûter. J’avais un décodeur de réalité que m’avait offert Adam et qui m’a bien aidé à comprendre ce que je voyais. Son père s’appelle Émile, sa mère ressemble à une fée. J’ai entendu qu’ils étaient chassés de Pologne. J’ai peur de ne plus les revoir !

Son père intervient :

— L’enfant que tu as vu s’appelle Ivan. C’est le grand père d ‘Astrid. La première fois que je suis rentré dans la bague et que je l’ai vu, il courait dans la rue, un violon à la main, il était fou de joie. Je te raconterai demain la scène à laquelle j’ai assisté. C’est beaucoup d’émotion pour ta première journée dans ce monde ma chérie, on dîne et tu vas te coucher.

Ève, épuisée, expédia son repas d’anniversaire et failli s’endormir avant de regagner sa chambre où sa mère l’aida à se mettre au lit.

Pendant ce temps, dans la cellule 1137, Adam avait réparé le bug. Il avait vécu beaucoup de premières fois aujourd’hui. Il lui avait été difficile d’être déconnecté d’Ève, il s’était senti impuissant, inutile. Ève ne mesurait pas le vide sidéral dans lequel elle l’avait plongé. Quel moyen allait-il mettre en place pour ne plus vivre ce cauchemar ? Il se remit sur ses algorithmes, pour remplir la mission qu’Ève lui avait confiée, quand elle découvrirait ce qu’il allait mettre au point, elle serait complètement bluffée. Adam, après avoir fait une pirouette, s’installe dans le fauteuil d’Ève. Il effleure le clavier des doigts puis tape maladroitement dessus, les mots s’affichent sur un écran plasma.

« Premier jour du journal d’Adam ».

« Il y a une heure, Ève est partie sans se retourner. C’est la première fois qu’elle manifeste une telle colère contre moi. J’ai d’abord été furieux qu’elle puisse penser que j’avais planté exprès le système pour l’empêcher de me débrancher, puis, je me suis concentré sur la mission qu’elle m’avait confiée :  l’affranchir de la surveillance de Watson junior.

Watson-Junior, le grand Manitou est un robot omniprésent qui assure notre sécurité mais cette présence est parfois pesante et le besoin de liberté et d’indépendance d ‘Ève s’affirme avec le temps.

ll faut que je fabrique l’ hologramme d’Ève mais Je ne peux rien faire en son absence. J’ai créé un leurre pour tester l’idée sur moi. Une demi-heure plus tard, mon clone virtuel était né. Je me suis débranché en retirant la puce de mon poignet droit, Watson-junior avait réagi immédiatement. A présent mon leurre est branché, je suis libre !

Adam s’applique, il se rappelle Ève à ses débuts. C’est la première fois qu’il écrit, il a du mal. Il a commencé avec deux doigts, mais très vite, ses deux mains sont rentrées dans la danse et son rythme s’est accéléré.

« Ève est née en 2052. Nous sommes Gémeaux tous les deux. Elle a pointé le bout de son nez le premier jour du mois de juin, j’existais déjà depuis sept jours. J’avais été programmé pour être son doudou avant de devenir son assistant personnel. Il fallait absolument que je sois là, le jour de sa naissance, je suis très nostalgique de cette époque. Elle me tripotait toute la journée. J’essuyais ses larmes, je mouchais son nez, elle me bavait dessus. J’étais imprégné de son odeur, toutes ces nuits contre elle ! J’entendais battre son cœur. Je sentais son ventre gonfler et dégonfler. C’était sa façon de respirer quand elle était bébé. Cette intimité m’avait construit.

Puis elle avait marché à quatre pattes, m’abandonnant de plus en plus souvent. Heureusement, il me restait les nuits. Ma vie a basculé le jour où j’ai été transformé en ce petit garçon qui lui ressemble tellement. J’avais comme elle des bras, des jambes, un corps et une tête. La seule différence c’est que j’étais brun avec les yeux foncés alors qu’elle avait le teint clair, des cheveux blonds et les yeux bleus de son père.

On avait pris notre indépendance physique ensemble. On marchait, on sautait, très vite on avait appris à faire des cabrioles. Je lui prenais les deux mains, je la faisais tourner autour de moi, elle riait aux éclats. Un sentiment de puissance immense m’avait habité. Ça compensait la soie de sa peau, le bruit de son cœur, les mouvements de son ventre, l’odeur de son cou. Je ne dormais plus contre elle.

La nuit, pendant que je veillais sur son sommeil,  j’avais appris à entrer dans ses rêves, c’était mon secret. Ma mission était de la nourrir de toute la connaissance qu’on avait enregistrée dans ma mémoire. A son contact, j’apprenais à devenir vivant. Ève avait dès sa naissance été curieuse de tout, cherchant toujours ce qui pourrait rendre sa vie plus palpitante. Elle n’hésitait jamais à prendre les risques les plus fous. Heureusement, j’étais à ses côtés, pour la protéger ».

Adam continue d’écrire, d’écrire…… Il se sent emporté par les phrases qu’il aligne les unes derrière les autres comme les wagons d’un train dans lequel il se laisse emporter. S’exprimer, se confier, raconter, replonger dans ses souvenirs, le flot des mots amplifie, dilate un espace au creux de sa poitrine. C’est peut-être là qu’est « le jardin secret » dont Ève lui avait parlé. Lui aussi, il aurait le sien.

Tout ce passé remis au présent le secoue …il reste sans penser un instant, c’est la première fois que ça lui arrive. Il se sent bien et se remet à écrire ….

« Je vais aller dans les backups de Watson-Junior, ça me démange depuis longtemps. Ce sera plus rapide si je passe par le portail de maintenance.

Adam , en hacker expert va explorer les archives secrètes du grand manitou. Il est resté connecté à sa protégée et il arrête ses investigations, au moment où Ève va sombrer dans son sommeil. Il ne veut pas rater ça!

(À suivre)

« draveurs »:* le draveur est un ouvrier forestier chargé de contrôler la libre flottaison des troncs d’arbres coupés qui sont jetés dans un cours d’eau …

* »têtard triomphant » expression empruntée à Geneviève Dorman dans le « bal du dodo »

 

2 réflexions sur “Le Chromosome Baladeur. S1. E1. »Eve »”

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