le chromosome baladeur. S1.E6. « Priscille »

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Résumé de l’épisode précédent :

Ève n’a pas réussi à persuader ses parents de la laisser emmener Adam dans ses voyages. Elle est prête à enfreindre leur dictat et le dit. Ses parents devant sa détermination demandent à voir Adam.

Pitch de l’épisode :

Dans un rêve lucide, Priscille demande à Ève de lui prêter la bague. Adam assiste à l’échange. A son réveil Ève n’a plus la bague à son doigt. Après un moment de panique ou elle réveille sa mère en pleine nuit, elle comprend qu’elle doit aller demander à Priscille de la lui rendre  

    Sur Mars dans la nuit du 2 au 3 juin 2062

Douillettement enveloppée dans sa couette, Ève se concentre sur sa respiration et sur le lieu où elle veut être transportée. Les ondes qui précédent le moment où elle sombre dans son sommeil l’envahissent de la tête aux pieds.

Adam, est alerté par le cycle de sommeil d’Ève, les ondes hertziennes qu’elle émet descendent régulièrement alors qu’il est en pleine rédaction de son journal. Il finit rapidement de consigner ses dernières réflexions et sauvegarde le tout dans l’e-coffre dédié à ses écrits. Il est prêt juste à temps pour plonger avec Ève dans son sommeil. Ève marche pieds nus, entre deux rangs de lavandes qu’elle longe.

Ève avance lentement, les gravillons qui parsèment la terre ocre lui brulent la plante des pieds. Le champ est bleu à perte de vue. Au bout de l’allée, une rangée de ruches est adossée à un muret de pierres sèches. Le bourdonnement des abeilles se mêle au chant des cigales qui remplit l’air de ses vibrations. Sur sa droite, elle reconnait l’allée de cyprès qui borde le cimetière.

Adam est surpris par la lumière et la chaleur de l’air mais le bleu des lavandes l’éblouit. Il voit Ève se diriger vers une petite chapelle, d’un pas décidé, comme si elle connaissait cet endroit. Une inscription, gravée à l’entrée du monument funéraire, annonce, la « Famille Barley de Hau ».

Ève se glisse par la porte entrouverte, elle n’est pas étonnée de trouver Priscille. L’enfant est allongée par terre, sur le ventre, la tête posée sur ses deux mains. Doucement elle s’approche et s’installe à ses côtés. La fraicheur du sol pénètre par tous ses pores.

  Adam perçoit la température qui l’envahit jusqu’au bout de ses extrémités. Sa structure métallique, invisible, est beaucoup plus réceptive que le squelette humain.

Priscille lève la tête, surprise :

—Qui es-tu ?

Ève se relève sur les avant-bras et répond :

—Bonjour, je m’appelle Ève.

Priscille s’assied :

—Que fais-tu ici ?

Ève s’installe en miroir.

—Je fais comme toi.

Adam observe les deux enfants assises, se faisant face, leurs fesses sur les talons.

Priscille reprend :

—C’est un endroit privé ici.

Ève se fait tout douce.

—Je suis venue pour te consoler. Je sais que ta maman est là.

Et elle montre le caveau du doigt.

Priscille la dévisage, fascinée par sa carnation, Ève ressemble un peu à « boucle d’or ». Elle s’exclame :

— Serais tu un ange, descendu du ciel ?

Ève amusée, lui répond, relevant une mèche de ses cheveux.

­—On peut dire ça !

Priscille aperçoit la bague

— Les anges portent des bijoux ?

Ève piégée, répond :

—C’est une bague de famille.

Priscille met sa main à côté de celle d’Ève.

—Regarde, on a les mêmes mains. Je peux l’essayer ?

Les deux mains se ressemblent étrangement, seul le hâle est plus prononcé chez Priscille.

Ève retire la bague et la tend à Priscille qui la prend, la détaille et la passe à son doigt.

—Ouf ! J’ai cru que je n’y arriverai pas.

Ève remarque que le métal ne s’est pas adapté à la taille du doigt de Priscille comme pour elle.

Adam a vu Ève enlever sa bague et la tendre à la petite fille. Il est étonné qu’elle s’en sépare. Toute la vie d ‘Ève tourne autour de ce bijou depuis deux jours. Il se dit que la bague est peut-être passée au second plan et que de rencontrer une fille de son âge, en chair et en os est plus important. C’est la deuxième fois qu’elle ressent cette joie. La première fois, c’était avec Ivan, la nuit dernière. Les deux fillettes bavardent comme si elles se connaissaient depuis toujours. Il lit sur les lèvres de l’enfant qui lui fait face.

— « Maman n’est plus là pour nous protéger ».

Ève est de dos, il n’entend pas, il devra deviner l’autre moitié de la conversation.

—….

—  « Elle était malade depuis longtemps mais je n’imaginais pas que c’était si grave».

Des larmes coulent sur le visage de la petite fille.

Adam voit Ève réconforter l’enfant :

—…

Qui répond :

—     « Nanie a mis dans la tête de mon père de m’envoyer dans sa famille en Allemagne. Heureusement je continuerai le piano ».

—…..

Le visage s’éclaire.

— « J’irai dans un conservatoire de musique avec un grand professeur».

Ève l’interroge

—…

Elle opine et répond :

— « Oui, Nanie nous parle en allemand depuis son arrivée il y a quatre ans, à la naissance de ma petite sœur. Au début on ne comprenait rien. Aujourd’hui on parle tous les quatre couramment ».

L’enfant se lève et fait le tour de la pièce en touchant le mur à hauteur d’épaule. Elle arrive au-dessus des caveaux, s’arrête et immobilise sa main sur le nom qui a été gravé dans la pierre.

Perside loÏs Barlet de Hau .

        1859 -1902

Adam voit la bague qui brille à son doigt. Ève qui s’est remise debout, lui prend les mains et lui parle. La fillette opine et la suit docilement.

Malgré la fraicheur agréable de la petite chapelle, Ève entraine Priscille à l’extérieur. La chaleur et le chant des cigales leurs sautent au visage. Elles courent dans les allées du cimetière, elles sont seules.

Adam voit Ève bondir avec allégresse, la joie qui l’habite est communicative. Jouer avec une enfant de son âge, c’est son rêve ultime.

Ève entend un chant cristallin, c’est Priscille qui chante ! Elle fredonne de conserve avec sa nouvelle amie. Elles se dirigent vers les lavandes et les abeilles. Priscille s’approche des ruches sans appréhension aucune. Ève préfère rester en retrait.

Priscille se tourne vers elle

—Regarde, la Reine est sortie de la ruche.

Ève fait un pas en avant

—Comment le sais-tu ?

Sur la branche basse du figuier une grosse boule noire est suspendue comme un fruit mur. En y regardant de plus près, Ève s’aperçoit que ce sont des abeilles agglutinées les unes sur les autres. C’est la première fois qu’elle voit ça, les nano-robots ne le font jamais sur Mars.

Priscille l’appelle de la main.

—Approches, elle ne te feront pas de mal.

Ève devant tant de vie bourdonnante est un peu mal à l’aise et elle avoue :

—J’ai un peu peur.

Priscille est toute proche des abeilles :

—Elles ne piquent jamais quand elles sont en essaim. Elles sont trop occupées à protéger leur reine qui est au centre.

Ève qui se tient toujours à distance demande :

—Une reine pourquoi faire ?

—La reine a un rôle vital : elle est la seule abeille de la colonie qui pond des œufs. C’est sur elle que repose le peuplement de la ruche. Si la reine meurt la colonie disparait.

—Comment les abeilles savent que la reine est sortie ?

— La reine produit une phéromone qui lui est propre et que seules les abeilles qu’elle a mises au monde reconnaissent à distance.

—C’est quoi une phéromone ?

—C ‘est une odeur particulière qui lui permet de communiquer.

—Comment sais-tu tout ça ?

—Mon père est chimiste et il m’a tout expliqué. La reine avec ce signal chimique donne les consignes à ses abeilles qui se les transmettent de génération en génération.

Eve pense aux nanorobots qui remplacent les abeilles sur Mars et qui sont rechargés tous les quarante jours. Ils ont été conçus pour fabriquer du miel, ils n’ont pas besoin de reine. C’est la raison pour laquelle elle n’a jamais vu d’essaim dans les couloirs de Mesa-Point.

Ève qui est retournée sur sa planète dans sa tête demande :

—Et les abeilles, elles se rechargent comment ?

Priscille surprise regarde Ève, elle trouve la question bizarre.

Néanmoins elle répond :

— Elles se nourrissent de pollen et de nectar et il leur faut beaucoup d’eau.

Ève se trouve idiote d ‘avoir posé cette question, d’ailleurs Priscille la regarde différemment.

Elle enchaine pour faire oublier sa bévue :

—Et comment reconnait-on la reine au milieu de toutes ces abeilles ?

—Elle est une fois et demi plus grande que les autres parce qu’elle n’est nourrie qu’avec de la gelée royale.

Ève prend le risque de demander.

—C’est quoi la gelée royale ?

Priscille toute à son affaire lui répond doctement.

—C’est un aliment magique que les abeilles secrètent pendant les quinze premiers jours de leur existence à partir d’une glande qui est dans leur bouche.

Ève n’est pas sûre de tout retenir, pour les nano-robots sur Mars c’est beaucoup plus simple.

—Qu’est-ce qu’il va se passer maintenant ?

— L’essaim reste posé un certain temps, il vaut mieux le récupérer avant qu’il ne s’envole vers un endroit inaccessible.

Ève s’approche prudemment.

—Qui va le récupérer ?

—C’est Manuel, il habite juste derrière le cimetière. Je le connais. C’est le propriétaire des ruches. Viens, on va le prévenir.

Priscille se remet à courir.

Adam voit Ève courir derrière la fillette. Depuis qu’elles sont sorties de la chapelle il n’a pas pu suivre leur dialogue car elles parlent en courant. Il les a vu s’arrêter près des ruches et il a vu aussi l’essaim suspendu à une branche basse du figuier.

Décidément la dernière nuit c’était les fourmis et maintenant les abeilles, il n’est pas sûr qu’Ève soit très à l’aise avec ces hyménoptères. Il sent qu’elle a la plante de ses pieds en feu mais il la connait, rien ne la fera ralentir.

Ève ne sent plus ses pieds, Priscille court plus vite qu’elle. Il va falloir qu’elle s’entraine. Déjà, la nuit dernière, elle a eu du mal à suivre Ivan. Là, elle a atteint ses limites. Heureusement, Priscille s’arrête et toque à une porte basse.

Un homme, une pipe à la bouche sort et écoute ce que Priscille lui raconte. Il rentre dans sa maison et ressort avec un chapeau et une boite dans la main droite. Ève s’est arrêtée, essoufflée. Un énorme chien sort derrière l’homme, l’aperçoit et trotte dans sa direction en aboyant. Elle ne réfléchit pas et part en courant. Les animaux doivent sentir qu’elle arrive d’ailleurs. La nuit dernière c’était un chat !  Il faut qu’elle trouve un abri tout de suite. Elle entend le chien arriver sur elle. Il ne ralentit pas malgré les ordres de son maitre. Et puis, c’est le noir total.

Adam voit Ève courir le chien à ses trousses. Elle bute sur une souche et s’étale de tout son long sur le chemin. C’est exactement ce qu’il craignait. Cette chute a interrompu son rêve. Elle doit être réveillée à l’instant.

Ève met un moment à reprendre ses esprits, elle est dans son lit les yeux grands ouverts. Elle a eu la peur de sa vie à cause de ce chien qui a bien failli l’attraper. Son cœur bat la chamade. Heureusement elle ne craint plus rien mais elle ne pensait pas quitter Priscille si vite, Instinctivement elle passe sa main sur son doigt. Ève est saisie d’effroi, elle a oublié de reprendre la bague. Pas une seconde elle n’y a pensé quand Priscille a demandé à l’essayer, elle voulait tellement lui faire plaisir, être son amie. Sans la bague, elle ne pourra plus voyager, elle vient à peine de commencer. Que va-t-elle dire à son père ? Quand elle repense aux risques qu’il a pris pour l’apporter sur Mars, elle gémit et se met à pleurer.

Adam sent le cœur d’Ève battre à toute allure. Que se passe -t-il ?  Il a très envie de communiquer avec elle mais a peur de se trahir. D’assister à ce rêve l’a bouleversé, elle va tout de suite s’en rendre compte. Il préfère lâchement ne pas prendre de risque et attendre qu’elle se calme toute seule.

Instinctivement Ève appuie sur un bouton qu’elle a sur son bracelet pour appeler sa mère au secours. Elle en use rarement mais c’est la seule chose qu’elle est capable de faire à l’instant. Il n’y aura que ses bras pour lui faire oublier le cauchemar qu’elle vit en ce moment.

Marie a entendu le S.O.S de sa fille arriver sur son poignet, elle est sortie de son lit doucement pour ne pas réveiller Paul. Précédée par Betameche, son assistant personnel qui éclaire le sol, elle arrive dans la chambre de sa fille et la trouve assise au milieu de son lit, les deux mains sur son visage mouillé de larmes. Elle se glisse contre elle et la prend dans ses bras en lui demandant :

— Qu’est qui ne va pas, ma chérie ?

—Maman, j’ai prêté la bague à Priscille et j’ai oublié de la récupérer.

Ève met ses deux bras autour de sa mère et cache sa tête dans sa poitrine.

—Tu as fait un cauchemar ?

—Non, enfin oui !

Marie lui caresse le dos

—Bon calme toi, on va la retrouver, elle ne peut pas être bien loin.

—Mais si, je l’ai laissée à Nîmes sur la Terre.

—Voyons ma chérie, tu n’as pas bougé de ton lit. Raconte-moi ce qui s’est passé.

Des larmes pleins les yeux et entre deux sanglots, Ève raconte qu’elle a retrouvé Priscille et que, pour la consoler, elle lui a prêté la bague. Marie la berce et la rassure.

—Ce n’était qu’un rêve ma chérie. On va retrouver cette bague, je te le promets. Mais d’abord sèche tes larmes.

—Comment vas-tu faire ? Regarde, elle n’est plus à mon doigt.

— Où est Adam ?

La voix d’Adam résonne :

—Je suis à Matsilitown, Marie, mais je surveillais Ève pendant son sommeil.

—Il faut scanner la pièce et retrouver la bague. Tu confirmes qu’Ève n’a pas quitté cette chambre depuis qu’elle s’est endormie ?

Adam a une seconde d ‘hésitation avant de répondre :

—Affirmatif.

—Je te laisse Betamêche, il pourra peut-être te faciliter le travail.

La dernière fois qu’Adam a vu la bague, elle brillait au doigt de l’enfant. Il est troublé par ce qui arrive mais comme Marie, il est pragmatique. Ève n’a pas quitté les lieux physiquement donc il devrait la retrouver, peu importe ce qu’il a vu cette nuit-là.

Marie s’adresse à sa fille :

—Nous allons aller nous réchauffer dans le spa en attendant. Allez, viens.

Ève suit sa mère, elle est silencieuse. Elle réalise alors qu’elle ne l’a plus, la valeur inestimable de ce cadeau que par sa faute, elle a perdu. Elle est effondrée, comment a-t-elle pu être aussi inconséquente ? Pour la première fois de sa vie, elle doute. Elle se sentait si forte quelques heures auparavant, prête à désobéir à ses parents. Elle ne sait plus où elle en est.

Marie, laisse sa fille vivre son malaise, elle est en train de grandir, la séance de rébellion de la veille en dit long. Elle prend juste sa main, lui communique des ondes de sérénité, mais ne parle pas.

Alors qu’elles arrivent devant le spa, installé dans une niche de leur appartement avec une vue sur le lac gelé, Ève s’arrête et dit à sa mère.

—Maman, je sais comment faire pour la retrouver.

Marie regarde sa fille qui a de nouveau son air déterminé, lui dire :

— La seule chance que j’ai de récupérer la bague c’est d’aller la rechercher là où je l’ai laissée sur le doigt de Priscille.

Marie croit rêver, Ève leur a raconté qu’elle avait rencontré Ivan la nuit d’avant et là elle est en train de lui expliquer qu’elle va retourner voir Priscille. Elle s’accroupit pour être à la hauteur de sa fille et lui demande :

—Comment vas-tu t’y prendre ?

—Il faut que je retourne me coucher.

Marie l’interroge :

—Tu as vu Priscille en chair et en os ?

—Bien sur maman puisque qu’elle m’a demandé de lui prêter la bague.

—Donc tu lui as parlé.

—Évidemment, tu dois me croire.

—Bien sur ma chérie. Tu peux me dire comment tu as fait ?

—C’est Adam qui m’a appris. Ce n’est pas facile à expliquer. Je décompte de 5 à 1 en inspirant et en expirant jusqu’à déclencher une vibration particulière dans tout son corps.

—Depuis quand sais-tu le faire ?

— Depuis que je sais compter.

—Et tu y es arrivé ?

—Il m’a fallu du temps avant que je comprenne ce qu’Adam voulait que j’arrive à faire. Au début c ‘était un peu barbant. Ça a commencé à être excitant quand avec le décompte, j’ai pu avoir des sensations. Au début c’était la fraîcheur à l’inspire et la chaleur à l’expire que je devais superposer au décompte.

Marie observait sa fille qui changeait de tête alors qu’elle expliquait sa méthode.

—C’était plus compliqué quand il m’a demandé de devenir l’air que je respirais et de faire voler une plume en la faisant monter à l’expiration et descendre à l’inspiration. Après, il a fallu que j’imagine être l’eau, puis une vague qui envahissait mes poumons à l’inspire et qui se retirait à l’expire. La première fois j’ai bien cru que j’allais me noyer. Ce n’est que quand j’ai pu maitriser cette vague et me fondre dans l’océan, que j’ai commencé à pouvoir m’évader. Le cadeau que vous m’avez offert me permet de voyager d’une toute autre façon.

—Je savais que cette technique existait mais j’étais loin de savoir que ma propre fille la pratiquait. On en reparlera, je voudrais que tu m’apprennes.

—C’est très long à mettre en place. Ça ne fait pas longtemps que j’arrive à diriger mes rêves à coup sûr. Et ce n’est que depuis que j’ai la bague que je rencontre des enfants de mon âge dans mes rêves. Il faut que je te laisse maman et que j’aille la rechercher.

—Vas-y ma chérie et ramène là.

Ève pose un baiser sur la joue de sa mère et fait demi-tour. Marie la regarde partir un petit sourire aux lèvres. Quelle merveille cette enfant ! Elle sait que Paul sera à peine étonné de ce qu’elle vient d’entendre.

Betameche, le chat tigré de Marie est occupé à suivre les instructions d’Adam quand il voit Ève arriver et lui dire.

—Tu peux retourner voir Maman. Je vais me débrouiller toute seule.

Adam sent que le cœur de sa protégée a retrouvé un rythme régulier. Il l’entend renvoyer Betameche dans ses foyers et attend avec impatience de voir ce qui va se passer.

Ce qu’elle devait faire s’est imposée à Ève comme une évidence. Après s’être repassé le film de sa rencontre avec Priscille, elle a compris à quel moment exactement elle aurait dû récupérer la bague. Il fallait qu’elle retourne dans son rêve à ce moment précis.

Une fois au lit, elle se met en cohérence cardiaque*. C’est ce qu’elle aurait dû faire dès son réveil au lieu de paniquer. Là, elle a repris le contrôle de son cerveau. Elle s’installe confortablement et détend tout son corps. Sa respiration devient régulière.

Elle remplit ses poumons d’air et les vide à intervalle régulier. Elle mémorise la joie qu’elle a partagé avec Priscille quand elles couraient et chantaient dans le cimetière. Le souvenir des sensations physiques au moment précis où elles ont quitté la chapelle doit l’occuper toute entière.

Adam perçoit les vibrations qui traversent le corps d’Ève. Elle est en train de retourner dans son rêve lucide. Il ne voit encore rien mais perçoit déjà la fraîcheur de l’air. Ève doit se projeter dans le petit monument funéraire. Il attend que les images se précisent.

Ève est debout, Priscille se trouve devant elle, ses deux mains dans les siennes. La bague est là, elle la sent avec ses doigts sur la main droite de l’enfant.

Son regard descend lentement, elle la voit à l’instant, elle doit se concentrer sur l’action de la reprendre, sans se laisser distraire par l’empathie qu’elle ressent pour l’enfant qui lui fait face et l’envie d’aller courir dehors avec elle. Elle s ‘entend demander :

—Priscille peux-tu me redonner ma bague s’il te plait ?

Priscille lève les yeux vers Ève, et avec son pouce et son index saisit la bague à son annulaire.

Ève voit les doigts de Priscille tourner le bijou avec difficulté. La bague finit par s’extraire, elle la reprend. L’anneau se referme sur son annulaire. Un sentiment fugace d’entièreté la submerge, elle peut maintenant se laisser aller et revivre les instants d’allégresse avec Priscille.

La superposition des images lui fait prendre conscience qu’elle est dans son rêve. Il n’y a plus d’urgence puisqu’elle a repris la bague, elle observe tout son saoul, l’enfant qui lui parle avec son accent chantant. La première fois, elle était dans l’émotion, là, elle ne se sent que spectatrice. Elle laisse Priscille courir chercher Manuel pour qu’il récupère l’essaim. Pendant ce temps elle frotte la plante de ses pieds qui la fait souffrir, à cause des gravillons chauffés par le soleil.

Elle voit Priscille revenir, un gros chien suit l’homme qui pose une boîte près du figuier.  Ève ne bouge pas, le chien l’ignore et s’en va gambader dans les lavandes. Elle observe Manuel qui coupe la branche chargée d’abeilles et la secoue légèrement pour faire tomber l’essaim dans la boîte. Il s’aide d’une balayette, les abeilles restent groupées.

Il ne s’adresse qu’à Priscille comme si Ève n’existait pas. D’ailleurs Priscille est captivée et ne la regarde plus.

—Regarde petiote, la Reine doit être dedans. Elles s’y précipitent toutes ! C’est gentil de m’avoir alerté.

Priscille lui renvoie son plus beau sourire.

—Tu vas les mettre où ?

Tout en manipulant il répond :

— Bien au calme dans la cave pour la nuit. Demain je les emmènerai dans un autre rucher. Il faut les éloigner d’au moins trois kilomètres.

Priscille demande

—Et elles vont refaire du miel tout de suite ?

— Elles vont d’abord s’installer. La reine va pondre et 21 jours après, une nouvelle génération d’abeilles naîtra pour un cycle de 40jours.

— 40 jours, c’est la vie d’une abeille ?

Ève n’en revient pas quarante jours ! C’est tellement court.

—Oui ce n’est pas long ! Par contre La Reine vit cinq ans. Les ouvrières ont six missions à remplir dans la ruche avant de devenir butineuses.

—Ça en fait sept, alors.

—Oui, elles font le ménage pendant cinq jours, puis elles nourrissent les larves et la Reine jusqu’au dix-huitième jour. Elles bâtissent ensuite les rayons de miel avec leur glandes cirières puis elles récupèrent le nectar que les butineuses rapportent. On dit qu’elles sont manutentionnaires, elles stockent le nectar dans les cellules où il va se concentrer pour devenir du miel. Elles deviennent ventileuses quand la température monte trop dans ruche et gardiennes pour éloigner les prédateurs. Il faut qu’elles musclent leurs ailes pour pouvoir aller butiner les quinze derniers jours de leur vie.

Ève aimerait bien savoir comment les abeilles savent quelle mission elles doivent remplir mais avant qu’elle ne pose la question Manuel poursuit :

—Elles communiquent comme les fourmis par trophallaxie en se touchant les antennes ou encore en dansant dans les airs pour expliquer le chemin à prendre pour trouver le pollen. Elles possèdent deux estomacs un pour se nourrir et le second pour nourrir les autres individus de la colonie.

Manuel était intarissable sur ses amies les abeilles. Il continue à parler à Priscille transportant sa ruchette vrombissante. Les abeilles auront toute la nuit pour se calmer au frais dans sa cave.

Priscille ne voit plus Ève qui était sortie du rêve avant que Manuel ne récupère l’essaim. Par sa volonté de rechercher la bague, Ève avait réintégré l’histoire, l’espace d’un instant. Elle est néanmoins très contente d ‘avoir pu profiter de la « leçon de chose »*. Elle se laisse aller et lentement quitte la scène où elle n’est plus censée être présente.

Adam est subjugué par ce qu’Ève a réussi. Alors qu’elle finit sa nuit tranquillement, Il retourne dans son journal pour consigner l’exploit qu’elle vient d’accomplir : aller rechercher un objet qu’elle avait oublié dans un rêve. Il est très content que Marie ait été témoin de cet événement, parce-qu’il ne pourra en parler à personne. C’est ce secret qu’il confie à son journal. Cette vie volée, il la raconte avec ses mots pour pouvoir la revivre chaque fois qu’il en aura le désir. Cette nuit, Adam a réalisé que la pensée humaine était capable d’abolir l’espace et le temps.

(À suivre)

*Cohérence cardiaque : Technique respiratoire de gestion du stress introduite depuis les états unis par David Servan Schreiber en 2003 qui a importé aussi l’EMDR : « Désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires » qui est une psychothérapie efficace dans le traitement du syndrome de stress post-traumatique ;

La leçon de choses est un principe éducatif théorisé à la fin du XIX e siècle . L’expression de leçons de choses qui est entrée dans notre langage pédagogique a été popularisée par Mme Pape-Carpantier, qui l’employa officiellement dans ses conférences aux instituteurs réunis à l’occasion de l’Exposition de 1867.

                                              

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