Le chromosome baladeur.S1. E7. « Marie »

Résumé de l’épisode précédent :

Eve rencontre Priscille dans un rêve lucide. Priscille demande à essayer la bague. A son réveil, Eve ne retrouve plus le bijou. Prise de panique, elle réveille sa mère qui la calme. Eve décide de retourner dans son rêve pour récupérer ce qu’elle y a oublié. Adam qui a été témoin, consigne l’exploit dans son journal.

Pitch de l’épisode :

Malgré une nuit blanche a consoler sa fille, Marie, doit déclencher le lancement d’un tracteur gravitationnel qui va dévier la météorite qui menace de s’écraser sur la Terre. Anton en tant qu’administrateur de cette communauté assiste avec ceux de le Terre à cet évènement crucial.

Sur Mars dans la matinée du 3 juin 2062

Marie a du mal à s’endormir. Elle tourne dans son lit au risque de réveiller Paul. La mission qui lui incombe aujourd’hui va nécessiter toute son attention. Le lancement du tracteur gravitationnel est programmé pour la fin de la journée et c’est elle qui va déclencher le départ. Cette préoccupation l’empêchait de faire le vide dans son esprit quand sa fille en pleine nuit l’a appelée au secours. Après l’avoir calmée, de retour dans son lit, elle réalise que son bébé a grandi. Le cadeau qu’elle a reçu pour ses dix ans lui a fait faire un pas de géant.  Quand Ève, déterminée, a fait demi-tour pour aller régler son problème, toute seule, elle a eu l’impression de se voir au même âge.

Trois heures plus tard après avoir raconté cet épisode nocturne à Paul, Marie, passe par la chambre de sa fille avant de partir. Betameche, son assistant personnel la suit à deux pas derrière. Ève dort sur le dos à poing fermé. Marie aperçoit la bague qui scintille à son doigt. Un sentiment confus d ‘être un peu dépassée par la situation la submerge. Sa fille a accès à une dimension qui lui est étrangère. Elle n’est pas sûre d’avoir tout compris quand Ève lui a expliqué comment elle s ‘y prenait pour retrouver Priscille. Une chose est certaine, c’est que sa fille a retrouvé la bague qui était perdue. Ève a expliqué que c’était Adam qui lui avait appris le rêve lucide. Ève a peut-être raison quand elle dit qu’il est plus qu’une machine.

Marie quitte l’endroit sur la pointe des pieds, rassurée, même si ce qui s‘est produit la tracasse. Elle laisse un message à Paul et range dans un coin de son cerveau le problème dans les « to do ». Sa mission doit rester sa priorité, la survie des terriens est en jeu.

Alors qu’elle s ‘engage à pied dans l’allée principale de Mesa-Point, Marie aperçoit Anton qui fait les cent pas devant l’ascenseur. Sa guenon Sally, perchée sur son épaule grandit sa silhouette, Marie a toujours trouvé amusant qu’il ait choisi cet animal comme assistant personnel. Elle apprécie beaucoup Anton et sait que quand il se déplace, c’est que le problème ne peut pas se régler par messagerie. Pourtant elle ne voit rien qui justifie sa présence si tôt. Anton est le coordinateur de la planète et il était censé attendre son appel. Il contrôle, aussi, Watson junior, le chef des robots. Elle repense à sa fille et aux transgressions d’Adam, un voyant rouge s’allume dans sa tête.

Anton guettait Marie et de la voir arriver comme une gazelle, fait battre son cœur. Il se retient d’aller à sa rencontre. Il est tellement heureux d’avoir un prétexte pour être en sa présence. Sa passion secrète pour cette femme le nourrit depuis qu’il l’a aperçue pour la première fois. Il l’admire au-delà de tout espoir. Mais il en profite chaque fois que sa fonction le lui permet et grappille, de préférence en l’absence de son mari, de rares moments de bonheur. Marie l’interpelle en arrivant à sa hauteur.

—Mais quel bon vent vous amène si tôt Anton ?

Entendre sa voix mélodieuse le transporte déjà. Il lève la tête pour lui répondre :

—Je n’allais pas vous laisser seule un jour pareil, Marie. (Il prononce son prénom avec une douceur infinie). Le géocroiseur*, « Neo2062 », comme vous l’avez baptisé, m’a fait sortir de mon lit plus vite que prévu.
Marie sourit.

— Je ne suis donc pas la seule à avoir des insomnies à cause de cette météorite.

Elle passe devant lui au moment où la porte de l’ascenseur s’ouvre et continue :

—Le lancement du tracteur est programmé pour la fin de la journée.

Il la suit à l’intérieur de la cabine :

—J’ai reçu un message qui dit que l’heure a été avancée. Une tempête solaire est prévue dans l’après-midi.

Marie déclenche l’ascenseur en se positionnant devant le scanner d’iris. Elle lui répond en fronçant les sourcils :

—C’est curieux, je n’ai pas été prévenue.

Plus tôt, ce serait une bonne nouvelle ! Pourtant elle est inquiète. Si son engin se trouve au cœur d ‘une tempête solaire tous les paramètres seront perturbés et ils ne peuvent plus reculer. L’astéroïde va passer à une distance optimale c’est maintenant qu’il faut l’approcher.

Anton regarde le reflet de Marie dans le miroir. Quelle belle femme, Paul a beaucoup de chance d’avoir une telle compagne. Il la mérite bien sûr et c’est dommage pour lui, il aurait préféré qu’elle soit mariée à un imbécile. Il n’a aucune chance de pouvoir la séduire. Quand il se voit à côté d’elle dans la glace, il se trouve tellement ridicule. Il n’aime pas son reflet mais peu importe ce moment lui appartient. La porte ouvre directement sur l’espace où Marie travaille. Betaméche va en deux bonds s’installer sur son coussin. Sally, la guenon assistante personnelle d ‘Anton le suit et se poste à proximité.

Une fois sous la coupole, Marie se dirige vers l’objectif du télescope qu’elle recentre sur le projectile. Pendant la première partie de sa journée, elle préfère travailler debout. Ça lui permet de bouger, d’aller et venir, d’un écran à l’autre. Anton la regarde en silence.

Soudain, elle se retourne vers lui

—Cette masse stellaire m’absorbe totalement.

Anton a compris qu’elle l’avait complétement oublié.

— Je comprends votre fascination. Cette météorite est suffisamment massive pour provoquer un gigantesque tsunami ou encore soulever d’énormes quantités de poussière qui occulteraient les rayons du soleil pendant des décennies.

Marie répond :

—C’est un objet tel que celui-ci qui aurait été responsable de l’extinction des dinosaures.

Anton se rapproche d’elle

—C’est formidable Marie que vous ayez prouvé l’utilité de cet engin à partir du moment où il décollerait de Mars.

A la suite de l’alerte donné par la Terre concernant cette météorite, Marie avait proposé comme solution de faire décoller de Mars un tracteur gravitationnel inopérant depuis la Terre. Cette solution avait été retenue car statistiquement ses chances de réussite avaient supplanté toute les autres.

Marie qui lui tourne le dos répond :

—C’est notre distance à la Terre qui nous avantage, l’angle d’impact n’aura pas besoin d’être très important pour être efficace.

Anton sent au ton de sa réponse qu’il la dérange. Il se fait tout petit (il n’a pas trop de mal) il retient ses ondes, comme le gibier son odeur, quand il est chassé. Il ne veut surtout pas paraitre intrusif. Cette femme l’a toujours impressionné. Il la revoit valser dans les bras de son mari au dernier bal de Marsilitown. La salle était muette, captivée par le spectacle de ce beau couple.

Il préfère faire marche arrière et lui dit :

—Marie, je ne veux pas vous déranger. J’ai le temps d’aller sur le chantier de votre mari, voir le nouveau robot excavateur à l’œuvre. Envoyez-moi un message quand ce sera le moment. Je file.

Quand il reçoit un message de Marie, il sait au son qu’il lui a attribué spécifiquement que c’est elle qui le contacte. C’est le son de Marie. Cette musique, chaque fois qu’elle arrive sur son bracelet le fait vibrer. C’est comme si elle le touchait. Il doit se contenter de ces petits bonheurs.

—Ok Anton, c’est une très bonne idée.

Elle regarde sa montre, Paul est surement encore avec Ève à l’heure qu’il est.

Marie s ‘interroge à propos d’Anton « Pourquoi me dévisageait -il comme ça ? » …. « Je l’ai complètement oublié ce n’est pas sympa de ma part » « Et puis zut ». Elle se dirige vers un des écrans et active le lien pour rejoindre la réunion des géocroiseurs qui se déroule sur la Terre.

***

Alors que sa mère se prépare à dérouter une étoile, Ève émerge de son sommeil. Avant d ‘ouvrir les yeux, elle tâte sa main droite et sent la bague. Elle savoure cet instant. Elle l’a retrouvée ! Quelle frayeur, cette nuit quand elle a réalisé qu’elle ne l’avait plus. Vite, il faut qu’elle aille rassurer sa mère. Le soleil est très haut dans le ciel et inonde sa chambre quand elle en sort en courant.

Paul s’est arrangé pour que Jeff gère seul le remplacement du robot excavateur. Ils attendent aujourd’hui, un modèle de dernière génération. Les ateliers de fabrication n’arrêtent pas de perfectionner les machines intelligentes. Il était pourtant impatient de voir la dernière à l’œuvre. D’autant qu’ils ont détecté sur le dernier site en exploitation, un filon de pyroxènes*. La nouvelle machine devrait leur permettre d’extraire cette matière précieuse de façon sélective. Elle fera le bonheur des ateliers d’Art. De plus en plus d’amateurs viennent donner libre court à leur imagination dans ces lieux de création où la matière première est toujours la bienvenue.

Paul lève la tête au moment où Ève arrive.

—  Maman est partie ?

Il soulève sa fille comme une plume, l’embrasse et lui dit :

—Oui ma chérie, elle ne pouvait pas t’attendre, elle m’a demandé de la remplacer ce matin.

Ève s’accroche à son cou, frotte son nez contre sa peau et respire son odeur :

—Elle t’a raconté cette nuit ?

—Oui, c’est terrible ce qui t’es arrivé ma chérie !

Il la pose et va chercher les fruits qu’il a préparé pour elle.

Ève s’assied :

—J’ai retrouvé la bague.

Paul se retourne,

—Je sais ! Maman est passée te voir ce matin avant de partir. Elle m’a laissé un message.

—Si tu savais comme je suis contente ! Je n’ai jamais eu aussi peur que cette nuit.

Cette histoire de rêve lucide rendait Paul nerveux. Il demande :

—Tu as rencontré Priscille.

—Oui, hier, au cours de mon deuxième voyage spatio-temporel grâce à la bague, j’ai assisté à l’enterrement de sa mère. Cette nuit j’ai cherché à la retrouver. Elle était au cimetière.

— Sais-tu qui est Priscille ?

—Pas vraiment.

—Tu te rappelle de Mamichou ?

Ève avec un regard interrogateur demande :

—Mamichou ? La grand-mère d’Astrid qui survolait en avion les dunes du Sahara avec un casque en cuir sur la tête ?

Paul tout en posant devant sa fille une salade de fruit lui répond :

—Exactement, « Mamichou » c’est le nom que vont lui donner ses petits-enfants. Mais on va continuer à l’appeler Priscille ce sera plus simple. Je suis sûre qu’à part ceux qui ont hérité de ce joli prénom dans la famille, beaucoup ignorent que c’était le sien.

Paul avait déjà parlé à sa fille de cette ancêtre qui avait défrayé la chronique par son audace et sa modernité.

—Alors Priscille c’est Mamichou ? Incroyable. Quand tu en parlais, j’imaginai une vieille dame alors que là, c’est une enfant que j’ai rencontré !

Tout en avalant ses fruits, elle écoute son père :

— Tu n’imagines jamais que tes grands parents ont été, eux aussi, des enfants comme toi. Je ne connais pas d’enfant qui aient ta chance. C’est inimaginable de remonter le temps et de rencontrer des arrières grands parents à l’époque de leur enfance. Toi tu le fais, grâce à cette bague.

Ève le regarde droit dans les yeux pour lui dire :
—C’est surtout grâce à Adam qui m’a appris le rêve lucide. La bague me permet juste de voir pas de parler ou de jouer.
Paul ne se laisse pas démonter par ce petit bout de femme, il rétorque :
— Oui mais c ‘est ce que tu as vu qui induit ton rêve non ?

Ève après un instant avoue :

—Bien sûr, j’ai cherché à retrouver Priscille, parce que je l’avais aperçue au cours de cette journée particulière. Pour Ivan, c’est pareil, j’ai pu aller le rechercher et courir avec lui dans la forêt.
Paul regarde sa fille qui l’impressionne. Ève continue
—Il faut que je fasse attention parce que je suis tombée à deux reprises et c’est ce qui a interrompu mes rêves. C’est difficile pour moi de courir sur la Terre.

Ève n’a jamais été sur la terre où la gravité n’est pas la même que sur Mars. Se pourrait -il qu’elle ait ressenti ce phénomène dans son rêve ? C’est en tout cas ce qu’elle vient d’exprimer à l’instant. Paul range cette réflexion dans un coin de sa tête pour en parler avec Marie.

Il s’assied en face de sa fille. Lui aussi avait été dans la bague. Il se rappelle les épisodes auxquels il avait eu accès qui ne sont pas les mêmes que ceux de sa fille. De les partager va enrichir leurs souvenirs et il a l’impression de rendre visite à sa famille en les évoquant. Il poursuit :

—Priscille était une sacrée bonne femme !  Elle était musicienne.

Ève avale sa bouchée avant de répondre.

—La première fois que je l’ai vue, elle jouait du piano.

Paul évoque cette aïeule qui l’a toujours impressionnée

—Elle a décroché un premier prix au conservatoire de Berlin à 17 ans.

Ève sent la fierté qui anime son père.

—J’ai entendu la gouvernante parler de cette ville.

Paul déroule l’histoire en baissant d’un ton sa voix :

—A la mort de sa mère, elle va se débarrasser de Priscille en l’expédiant en Allemagne. Ensuite, elle épousera le père.

Le malaise de cette dernière image, du couple illégitime enlacé revient déranger Ève à nouveau.

—C’est bien ce que j’ai compris avant de partir. Ça m’a fait mal pour Priscille.

Paul rajoute :

—Ce qu’elle a subi quand elle était jeune lui a donné une force terrible. C‘est une très belle nature, qui a la joie vrillée au corps. Le piano va l’aider à vivre pendant cette période de sa vie.

Ève pensive, lui dit :

—Je pense à elle comme si elle était ma jumelle, pourtant on ne se ressemble pas du tout.

—C’est vrai, tu ressembles plutôt à Ivan.

Paul tout en mettant la vaisselle dans le recycleur* se retourne et rajoute :

—Elle a été une des plus belles femmes d’Alger.

Ève accueille chaque mot comme une image qui la projette dans cette réalité.

—Comment s’est-elle retrouvée là-bas ?

—Son père était chimiste, il s’appelait Azaria Gilly. Il avait découvert un remède contre le phylloxera qui dévastait les vignes. La plus grosse partie de sa clientèle était partie s’installer en Afrique du Nord. Après la mort de sa femme, il quitte la France pour se rapprocher de sa clientèle.

Une question la taraude :

— Quand épouse t’il la gouvernante ?

Et là Paul s’assied en face de sa fille et raconte :

—Il a dû se remarier juste avant de partir en Algérie. A Boufarick, dans cette communauté protestante, elle était devenue « la femme du pasteur ». Il avait endossé aussi cette fonction en faisant le culte chez lui tous les dimanches. Il avait un laboratoire où les enfants n’avaient pas le droit d’entrer.

Ève revoit cet homme un peu sévère, le jour de l’enterrement de sa femme.

—Il faisait du vin ?

—Il apprenait aux vignerons à le faire. Des cahiers, avec la méthode de chaptalisation, les recettes de vinification, et de traitement de la vigne, tous écrits à la plume, de sa blanche main sont précieusement conservés chez un cousin qui cultive ses vignes dans le Bordelais.

Ève, essaye de se projeter :

—C’est comment Boufarik ?

Paul pouvait en parler, il avait vu toute une séquence sur la mise en valeur du terroir.

—Boufarik c’est un petit village situé au cœur de la plaine de la Mitidja. Une région très inhospitalière, avant que les marécages ne soient tous asséchés. Ils ont été remplacés au cours du temps par les vignobles et les champs d’orangers après un travail de forçat qu’ont dû déployer les colons pour rendre la terre cultivable. Ils mourraient comme des mouches, du paludisme.

—Du paludisme ?

Paul avait visualisé dans la mémoire d ‘Astrid l’hécatombe qu’avait provoqué ce fléau qui décimait les plus faibles.

—La maladie parasitaire la plus répandue sur la Terre.  A cause des moustiques !

—Des moustiques ?

—Des insectes qui se multiplient dans les zones humides et dont la femelle transmet en piquant, un parasite qui fait éclater les globules rouges.

—Ce n’est pas sur Mars que ça risque d’arriver !

Paul éclate de rire. Ce plongeon dans sa famille lui a rendu son âme d ‘enfant. Il a l’âge qu’a sa fille à l’instant. Elle reprend.

—Il y a eu beaucoup de morts ?

—Oui beaucoup, seuls les plus robustes survivaient, dans la famille sur les huit enfants qui sont nés du deuxième lit, quatre seulement ont survécu.

Ève ne réalise pas encore ce que mourir veut dire. Le service des soins médicaux sur Mars est à la pointe du progrès. La plupart des intervenants sont des androïdes qui sous la houlette de deux médecins et de trois infirmières prennent soin de la population. Elle ne se rappelle pas avoir entendu parler de morts sur Mars depuis qu’elle y est née.

De nouveau, elle repense à l’enfant qu’elle a rencontré cette nuit.

— Alors Priscille est en Allemagne pendant tout ce temps ?

—Elle rentre dans sa famille une fois par an.

—Elle met combien de temps pour aller de Berlin à Boufarik ?

—Au moins dix jours à l’époque. Passer par Paris, aller à Marseille, traverser la Méditerranée. C’était une véritable expédition.  C’est le temps qu’il fallait, il y a vingt ans pour venir sur Mars.

—Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

—C’est vrai il ne faut plus que 5 heures depuis la découverte de la propulsion photonique*.

—Elle n’hésitaient pas à partir pour les rejoindre en Algérie ?

—A l’époque c’était une expédition mais aussi très excitante.

—Sa famille lui manquait ?

Paul réalisait que l’environnement dans lequel il avait fait naître sa fille par ses choix, la privait de ces émotions qu’il avait vécu mais qu’elle ne connaitrait jamais. Mais elle en connaitrait d ‘autres tout aussi exaltantes.

—Des bébés étaient nés en Algérie et elle les adorait, même si ce n’était que des demi frères et sœurs, ils avaient le même père.

Ève ressentait les choses différemment. Ces enfants étaient sa famille. Comme si elle avait, elle aussi, un frère et une sœur.

Son père continue :

—Quand elle rentre définitivement, elle a vingt ans. Elle retrouve ses deux frères, sa sœur et les quatre enfants qui ont survécu. Très vite elle va se sentir chez elle dans ce pays qu’elle va aimer à la folie.

Paul qui a des étoiles dans les yeux à l’évocation de cette famille rajoute.

—Il te reste le plus beau à découvrir ma chérie. Réalises-tu que Ivan que tu as rencontré et que Priscille a qui tu as prêté la bague cette nuit vont un jour se rencontrer et s’aimer comme maman et moi ?

— J’ai du mal à l’imaginer. Mais c’est la réalité, il faut que j’accélère le temps pour les faire vieillir dans ma tête ce n’est pas facile.

Ève reste rêveuse. Elle essaye de se projeter dans le temps. Comment sera-t-elle dans dix ans, comme son père ? Puisqu’elle lui ressemble. Comment seront Priscille et Ivan? Elle récapitule :

—Donc Priscille qui est de Nîmes et Ivan qui est à Liège vont un jour se croiser.  À quel endroit et à quel âge vont-ils se rencontrer ?

Paul revoit cette séquence magique. Est-ce que sa fille va accéder à ce moment de la vie de Priscille et Ivan ?

—Ils se rencontrent en Afrique du nord. Priscille a 20 ans et Ivan 23,

—À quelle occasion ?

—Ils ont une passion commune, la musique. L’histoire est trés belle, elle a enchanté les générations suivantes.

—Quelle musique jouaient-ils à cette époque ?

— De la musique classique

—Tu peux me faire écouter quelque chose en particulier

—Oui je vais t’envoyer le premier morceau qu’ils ont joué ensemble.

—Oh oui papa ! Avec cette musique je vais arriver à les retrouver.

Ève imagine ces deux enfants grandis. Mille questions se bousculent dans sa tête :

—En quelle année se sont-ils rencontrés ?

—C’était en 1907

—À quel endroit ?

—Dans la villa de la reine Ranavalo qui avait été installée en résidence surveillée à Alger après la conquête de Madagascar par la France.

—A quelle occasion ?

—C’était un dimanche après-midi, dans les salons de la reine, Ivan jouait du violon avec un altiste et un violoncelliste. Son ami pianiste tardait à arriver. Un magnifique Steinway trônait au milieu du salon.

Paul se rappelle la scène comme s’il l’avait vue hier.

Eve qui avait bien l’intention de s’y rendre à besoin de précisions.

—A quel moment de l’année est ce arrivé ?

—Les jasmins étaient en fleurs.

Elle se dit que c ‘est un peu vague mais Adam va surement l’aider à trouver.

—Il faut que je retrouve ce moment.

—J’ai le récit de leur coup de foudre écrit par leur fille ainée.

—Où ça ?

—Dans mes archives familiales.

—Je pourrai le lire ?

— Ou bien sûr, mais il vaut mieux que tu assistes à cet instant magique avant de le lire.

—Tu as raison. J’ai l’impression d’être voyante ou encore une fée, comme dans les contes.

Paul observe sa fille qui a des étoiles dans les yeux. Il reste silencieux et la laisse s ‘exprimer :

—Je sais des choses qu’eux ignorent encore. Et tout est gravé dans cette bague ! Dire que j’ai failli la perdre !

La petite fille qu’elle a rencontré cette nuit avait à son doigt la bague où son destin était gravé ! Elle l’avait vécu et c ‘était vrai. La magie de cette réalité lui donne le vertige et pour la deuxième fois, son regard caresse le bijou qui prend une dimension tout autre dans sa conscience.

Elle relève la tête et demande à son père.

—Il faut faire une copie de cette bague.

—Je pense que c’est compliqué ma chérie.

—On peut demander à Adam d’essayer ?

—Ce n’est peut-être pas à lui qu’il faut confier cette mission.

— Ah bon, pourquoi ?

—Chérie laisse-moi contacter ton parrain, Jonathan qui a uploadé la mémoire d ‘Astrid. Je ne voudrais pas risquer d’endommager le contenu et puis tu oublies que c’est notre secret.

—On se retrouve ce soir pour régler ce problème, non ?

—Oui ma chérie, on te l’a promis avec maman.

—Merci papa d ‘être resté avec moi ce matin. Tout ce que tu m’as raconté me donne envie de retrouver Ivan et Priscille ensemble. Je ne sais pas encore comment je vais m’y prendre. Pourvu que j’y arrive !

Paul n’en doute absolument pas :

— Tu vas y arriver ma grande.

—Je vais m’habiller et je pars à Marsilitown retrouver Adam.

—Ok ma jolie, je partirai en même temps que toi rejoindre Jeff sur notre chantier.

***

Pendant ce temps au septième étage sous la coupole, Maud arrive du second observatoire qui a été érigé l’année dernière de l’autre côté de la planète.  Suffisamment loin de Marsilitown pour ne pas être dérangé par les lumières de la mégapole.

Maud est la femme de Jeff, elle est astrophysicienne et travaille avec Marie depuis neuf ans. Sa fille Thelma est la deuxième enfant née sur Mars après Ève qu’elle porte aux nues.

Elle s’exclame :

—Alors c’est pour bientôt ?

Marie lui répond excitée comme une puce.

—Je dois déclencher le compte à rebours dans vingt minutes. La terre va assister au lancement.

—Tu préviens Anton ?

—Je l’attends, il est depuis ce matin à Mesa point, il arrive du chantier de Paul.

En disant ces mots, l’ascenseur s’ouvre et laisse passer Anton suivit de Paul et à qui Marie offre un sourire lumineux. Anton profite de ce don qui ne lui est pas destiné.

—Je suis venue te soutenir ma chérie. Jeff se débrouille très bien tout seul !

Paul embrasse sa femme et lui glisse dans le creux de l’oreille que tout va bien pour Ève. Marie lui rend son baiser reconnaissante. Elle est fébrile. Le suspense est toujours au rendez-vous à l’occasion des lancements. C’est un travail d ‘équipe réalisé conjointement avec la Terre depuis plusieurs mois. Et c’est maintenant qu’ils vont assister à l’aboutissement. Le succès doit impérativement être au rendez-vous.

Elle s’exprime tout haut :

—Tous les calculs ont été vérifiés. Le remorqueur ne devrait pas rater sa cible.

Paul est fier de voir que c’est sa femme qui va déclencher le compte à rebours. C ‘est aussi elle qui a initié la manœuvre en mettant Mars au premier rang pour le lancement des tracteurs gravitationnels.

Anton pour la rassurer lui dit :

—Les propulseurs ioniques sont le grand avantage de ce nouveau remorqueur gravitationnel Marie.

Il se gargarise en prononçant son prénom.

Marie répond :

—C’est vrai Anton, il produira son effet déviant quelles que soient les propriétés de surface de l’astéroïde.

Paul perçoit le stress dans la voix de sa femme. Il sait la calmer par sa seule présence silencieuse.

Marie balaye du regard l’équipe de Mars qui est au complet, les paramètres sont tous au vert. Betameche, son assistant personnel, valide le « Go ». Elle appuie sur « envoyer ». Le compte à rebours égrène ses chiffres sur un écran visible de tous. Zéro, la mise à feu de la fusée se déclenche. L’enchaînement des engrenages qui ont été programmés se déroulent comme au ralenti sous tous les regards. Les algorithmes se succèdent en cascade. Les secondes s’écoulent. La fusée décolle de sa robe de feu. Les derniers stades critiques maintiennent une tension palpable dans l’assistance. Un soupir de soulagement détend les visages quand la fusée se détache propulsant le géant dans l’espace. Il file maintenant vers son rendez-vous qui reste la dernière inconnue.

(À suivre)

  • Geocroiseurs: astéroïdes ou comètes dont l’orbite croise celle de la Terre.
  • Pyroxénes roche semi précieuse de toutes les couleurs
  • Recycleur : la vaisselle est à usage unique et recyclée après usage.
  • La propulsion photonique*. Vitesse de la lumière
  • NEO Near.Earth.Object:  Objet passant près de la terre

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