Le chromosome baladeur: S1. E9. « le coup de foudre »

Résumé de l’épisode précédent :Alors qu’Eve espérait assister au coup de foudre de ses arrières-arrières-grands-parents, une tempête solaire l’oblige à rejoindre les enfants dans le gymnase. Sa mère qui arrive en parent renfort, profite d’un tête à tête avec elle pour répondre à ses questions sur l’amour. Ève lui explique le rêve lucide. Le soir, Adam fait une gaffe énorme devant Paul et Marie qui laisse deviner qu’Ève l’a mis sans le secret de la bague.

Pitch de l’épisode :

Après sa gaffe, Adam duplique la bague prévoyant que les parents d’Ève vont la lui reprendre. Malgré la confiscation de la bague Ève rejoint grâce à la copie d’Adam, le concert où Ivan et Priscille vont se rencontrer pour la première fois.

Sur Mars dans la matinée du 4juin 2062

Adam tourne en rond dans la chambre d’Ève.  Il s’est retiré sur la pointe des pieds quand Marie a servi le diner. On ne lui a rien demandé après la gaffe qui lui a échappé. C’est parce qu’ils ont compris qu’Ève m’avait mis dans le secret ! songe-t-il. Comment faire pour me rattraper ? Juste après le départ d’Adam, le silence qui a suivi sa déclaration ne surprend pas Ève qui ne bronche pas. Une fois la trêve du repas passée, elle aura surement à s’expliquer. Ses parents ont deviné qu’elle avait vendu la mèche. Elle avait pourtant prévenu Adam de faire attention. Au début du dîner, la conversation tourne autour du tracteur spatial qui arrivera demain dans la zone gravitationnelle de l’astéroïde. Les mogettes au canard confit sont irrésistibles. Tous les trois adorent ce plat et après cette journée pleine d’émotion, les appétits grandement ouverts ne pensent qu’à se rassasier, aiguisés par un petit verre de grenache.
 Paul qui veut finir cette soirée en beauté demande à Ève d’aller chercher son violon. Elle se précipite dans sa chambre et y trouve Adam qui fait les cent pas. Il s’arrête, soulagé de la voir :

—Ève, je suis désolé, j’étais tellement fier de ton exploit.

Tout en allant décrocher son violon elle répond :

—C’est vrai que tu as mis les pieds dans le plat. Mais il n’en a plus été question.

Adam tord ses deux mains qu’il a croisées.

— J’aurai préféré qu’ils me demandent des explications. J’aurai peut-être pu rattraper le coup. Là, leur opinion est faite et ce n’est pas bon pour nous.

Ève repart en lui disant :

—On verra bien Adam, j’y retourne pour faire de la musique avec mon père.

Adam la retient

—Donne-moi la bague.

Ève se retourne et lui dit

—Mais ils ne vont pas comprendre que je ne l’ai plus à mon doigt.

Adam les deux mains jointes comme pour une prière lui dit :

—Si c’est le cas, tu leur diras qu’à partir de dorénavant, tu l’enlèves la nuit, pour ne plus risquer de la perdre.

Ève hésite un instant, enlève la bague et la tend à Adam. Elle repart avec son violon en sautillant.
 La perspective de ce duo avec son père occupe tout son esprit. 
La soirée se termine sur une berceuse que Marie entonne accompagnée par les deux violons en canon. Il n’a pas été question de la bague.

Une fois seuls Paul et Marie prennent le temps de parler de l’incident qu’ils ont éludé pour respecter « la trêve du repas en famille ».
 Alors qu’ils se préparent pour la nuit Marie soupire :

—Je crois qu’Ève n’est pas consciente des risques qu’elle court. Sa confiance dans Adam est inébranlable. 
Paul acquiesce et répond tout en se débarrassant de sa tenue.

— IIs font une sacrée paire ! Le seul moyen de la protéger va être de reprendre la bague. Comment le faire sans la blesser.

Marie qui enfile sa tenue de nuit lui répond.

—Il va falloir que tu trouves, car c’est toi qui vas aller la rechercher.

Paul prend sa tête dans les mains :

—J’en ai bien conscience ma chérie, la nuit porte conseil, j’aurai la réponse demain matin.

Et sans plus attendre, il se glisse sous la couette, décidé à parler d’autre chose. 
Marie sait qu’il va trouver, elle le rejoint heureuse de se laisser aller.

Ève de son côté sombre dans un sommeil sans rêve pendant qu’Adam s ‘apprête à dupliquer le contenu de la bague. Il n’aura pas trop de toute la nuit pour mettre son projet a exécution. C’est la première fois qu’il rencontre ce genre de support. Il commence par scanner la mémoire d’Astrid pour analyser la façon dont elle a été enregistrée. Le challenge l’excite même s’il y va un peu à l’aveuglette, il doit y arriver pour Ève. La vie lui plait bien plus depuis quelques jours.

Ça bouge, même s’il a quelques revers, il avance. Il travaille toute la nuit en y allant prudemment. Avant le lever du soleil, il a réussi à copier une partie seulement de l’enregistrement parce qu’il a fait le choix d ‘ajouter une fonction qui a pris plus d’espace qu’il ne pensait, mais ça va épater Ève. Il remet la bague dans son écrin, impressionné par ce bijou qui a l’air vivant.

C’est sur une journée de grand calme que la colonie se réveille au petit matin. Le ciel de Mars est clair. Comme dans une ruche chaque androïde s’active pour effacer les stigmates de la tempête solaire et vérifier que rien n’a été dégradé. Les vitres ont retrouvé leur transparence.

Paul arrive dans la chambre de sa fille, il ouvre les stores pour laisser entrer la lumière.

—Bonjour ma chérie, tu as bien dormi ?

Ève s’étire en souriant.

—Hummmmm.

Paul s’assied sur le bord du lit.

—Avec maman, on pense que ton idée de dupliquer la bague est très judicieuse.

Adam, dans son coin, baisse la tête et se fait tout petit.

Ève émerge de son sommeil, s’étire et répond :

—Veux-tu qu’Adam s’en occupe papa ?

Paul caresse le visage de sa fille.

—Je préfère en parler à Jonathan d’abord pour ne pas risquer d’endommager le contenu.

—Comme tu veux papa.

Paul pense que c’est le moment.

—Peux-tu me la donner ? Je te la rendrai dès que le double sera fait.

Ève met sa main sur l’écrin qui est sur sa table de nuit :

—Oh non papa, pas aujourd’hui ! J’ai tellement envie de retrouver Ivan et Priscille. J’ai déjà perdu la journée d’hier à cause de la tempête.

Paul se lève et se poste au pied du lit.

—Aujourd’hui, je pensais t’emmener faire de la spéléologie dans cette grotte que tu as depuis si longtemps envie de découvrir, dans la vallée des marins.

Ève rêve d’explorer cet endroit, Elle hésite un court instant.

Adam s’approche et lui fait un clin d’œil en disant :

—Ton père a raison Ève, donne la bague. Il faut la dupliquer.

Elle s’interroge : Adam me conseille de me séparer de la bague, alors que nous sommes prêts pour le prochain voyage. Ce clin d’œil ça veut dire quoi ? Il a peut-être réussi à faire quelque chose cette nuit. Je dois lui faire confiance. Et puis cette expédition, je l’attends depuis si longtemps. Elle remet l’écrin à son père. Reconnaissant, Paul se tourne vers Adam et le remercie d’un signe de tête pour son intervention. Sans cet appui, il aurait eu plus de mal à convaincre sa fille et il a une sainte horreur des conflits. Marie l’avait envoyé « au charbon » en pensant qu’il était seul à pouvoir réussir cette mission. Elle ne sera pas déçue. 
Adam jubile d’avoir pu saisir cette occasion de s’amender auprès de Paul qui quitte la pièce non sans avoir serré sa fille dans les bras et après lui avoir donné rendez-vous en début d’après-midi. 
Ève attend que son père soit sorti pour s’adresser à Adam.

—Pourquoi tu m’as dit de rendre la bague ?

Il lui chuchote dans le creux de l’oreille.

—J’ai réussi à faire une copie d’une partie de la bague.

Elle relève :

—Une partie seulement ?

Adam se dandine d’un pied sur l’autre en regardant le sol.

—J’ai eu un problème d’espace de stockage.

Ève descend de son lit et file sous la douche

—On aura la séquence qui nous intéresse ?

Adam relève la tête.

—Oui et probablement les suivantes mais je n’ai pas pu tout récupérer.

Ève se dépêche, ils n’ont que la matinée pour atteindre leur objectif, son père l’attend en début d’après-midi pour l’emmener dans les entrailles de la planète. 
En un rien de temps elle est prête et emporte son déjeuner qui était préparé dans sa besace, elle le prendra en chemin.
Dès leur arrivée dans la cellule 1051, Ève et Adam s’installent pour ce voyage qui a déjà été différé une première fois.

Elle demande un peu inquiète.

— Tu crois que je vais réussir Adam, sans la bague ?

Adam est calme, il est déjà en train de transférer le dossier dans une bague virtuelle qui est l’exacte reproduction de la première pour qu’Ève ne soit pas dépaysée. 
Ève voit se dessiner à son doigt la réplique de la bague. Elle essaye de la toucher mais ses doigts passent à travers. Elle regarde Adam qui la rassure du regard.

— Installes-toi, avec ton casque on va faire un essai mais auparavant il faut que je te remplace par ton hologramme

— Et toi ?

Il se retourne en souriant

— Je suis déconnecté depuis hier soir.

Il se remet au travail.
Ève obéit, confiante. Il avait quand même prévu le coup du retrait de la bague. Il n’a pas eu peur de braver l’autorité de ses parents. Adam pour rien au monde n’aurait voulu que Ève soit privée de son cadeau à cause de la gaffe qu’il avait faite hier soir.
 Elle met son casque sur la tête et entame la procédure, confiante, comme si la vraie bague était là à son doigt. Le noir complet la plonge dans l’univers sidéral. Rassurée de retrouver les sensations qui commencent à lui être familières, elle se laisse entrainer jusqu’à la constellation qui se dessine devant elle. Il manque des étoiles mais il y a 1902 et 1912. Elle choisit la seconde en se concentrant sur le lieu, un dimanche après-midi du mois de juin 1907.  Elle active son décodeur de réalité et son scanner auditif.

L’image d’une petite agglomération se dessine au milieu d’une plaine plantée de vigne et d’orangers à perte de vue. Elle zoome sur l’axe de circulation qui traverse le village de part en part. Des habitations bordent chaque côté de la route. Elle voit deux charrettes tirées par des ânes qui se croisent, chacune, conduite par un homme habillé en gandoura, la tête enturbannée de blanc. Plus loin, une automobile verte rutilante est garée sur la gauche. Ève se rapproche, un écusson brille de tous ses feux dans lequel un P et un L sont enlacés dans un cercle doré.
Un homme derrière le volant sur une banquette rouge klaxonne. Une jeune fille brune sort comme un feu follet de la maison. Sa main droite retenant la capeline qu’elle n’a pas encore nouée, elle s’assied à côté du conducteur en ramenant sa robe turquoise avant de rabattre la porte de la voiture. Ève se rappelle qu’Ivan dirigeait une concession « Panhard et Levassor » à Alger mais l’homme qui conduit est beaucoup plus vieux. Par contre, cette belle brune, pourrait être Priscille.

Adam constate que ça marche. Ève est immobile dans son fauteuil, il ne voit pas son visage caché par le casque mais il surveille toute ses constantes biologiques et tout est normal.

La Panhard sort de Boufarik. Un panneau en bois renseigne Ève qui, instinctivement, suit la voiture. Elle n’a pas trop de mal car un nuage s’élève vers le ciel dans son sillage. Cette poussière ne cessera que quand la voiture s’engagera sur une route qui longe la mer. Des troupeaux de moutons qui avancent dans le même sens bloquent la circulation. Ève les voit s’éparpiller de chaque côté de la route aux coups de klaxon répétés du conducteur.  Au loin, sur des collines, des constructions imbriquées les unes dans les autres peignent en blanc l’horizon, au-dessus de la baie qui étale sous le soleil, son eau bleue marine.
 C’est Alger « la blanche » songe Ève. C’est Priscille, dans la voiture, j’en suis sûre. Il ne faut pas que je la perde de vue.

Adam n’assiste pas à ce voyage mais Il est connecté à Ève. Elle doit être arrivée là où elle voulait car après avoir sécrété de l’adrénaline, son taux de sérotonine est au plus haut. Les battements de son cœur sont redevenus réguliers même s’ils sont un peu rapides.

A l’entrée de la ville, la Panhard ralenti. Le charroi des ânes avance au pas, lourdement chargé de sacs de jute gonflés de marchandises. La voiture reprend de la vitesse, sur une large avenue qui serpente vers les hauteurs. Elle tourne à droite dans un chemin escarpé bordé de hauts palmiers et s’arrête devant un grand portail ouvert. Deux hommes en pantalons bouffants blancs et gilets rouges, une chéchia surmontée d’un pompon noir sur la tête, se penchent vers le conducteur et s’écartent pour la laisser passer. La voiture avance au pas le long d’une allée fleurie derrière une calèche luxueuse tirée par deux chevaux gris pompadour. Ève écarquille les yeux devant le ballet des voitures et des fiacres qui déposent les invités au pied d’un escalier monumental.
 Elle voit Priscille et son père confier l’automobile à un voiturier et gravir les marches au milieu de jeunes femmes en mousselines pastel et ombrelles assorties, les hommes sont habillés de blanc.

Ève jubile, si je trouve Ivan c’est que je suis au bon endroit. 
En haut de l’escalier, une jeune femme accueille les invités. Elle est petite et sa peau est noire. C’est sûrement la reine Ravalona se dit Ève. Elle suit Priscille et son père, qui après avoir salués la Reine parcourent une longue galerie. Ils entrent dans un immense salon où une joyeuse assemblée pépie ; Ève découvre un piano à queue noir, qui trône impérial, en son centre. L‘ambiance est chaleureuse, les jeunes femmes élégantes s’installent nonchalamment dans de profonds sofas, la soie de leurs robes retombe sur leurs chevilles délicatement lacées. Certains messieurs sont assis en demi-cercle et bavardent. D’autres semblent préférer rester debout, dans l’embrasure des baies largement ouvertes. 
Ève cherche Ivan. Elle aperçoit en premier, le violon bleu. Il est entre les mains d’un jeune homme blond. Ce regard ! C’est Ivan. Ève a le cœur qui bat, elle avait eu peur tout à l’heure de ne pas être au bon endroit quand elle avait atterri en pleine campagne. Elle profite du spectacle et fait le tour de la pièce.

Elle aperçoit Priscille qui, une main posée sur le piano, semble fascinée par l’instrument. Est ce qu’elle a vu Ivan ? Lui l’a remarquée, il tourne la tête vers elle alors qu’il discute avec le violoncelliste et l’altiste. Priscille avance vers le trio qu’elle salue d’un signe de tête avant de rejoindre son père qui bavarde avec des amis un peu plus loin. Ivan la suit des yeux.
 Ève le voit ensuite tourner la tête plusieurs fois vers l’entrée du salon comme s’il attendait quelqu’un. Elle se rapproche et cherche dans le jeune homme élancé qui se trouve devant elle, l’enfant de dix ans qu’elle a quitté il y a deux nuits. La Reine arrive vers ses invités qui sont tous installés sur des canapés, des poufs ou dans les fauteuils ou debout.

Eve la voit tourner la tête de droite à gauche et l’entend annoncer :

« Bonsoir mes amis, merci de votre fidélité à nos dimanches après-midi. Je ne vous présente pas nos artistes habituels que vous connaissez et vous pouvez les applaudir ». Un crépitement   remplit l’espace alors que la reine se tourne vers le piano dont le tabouret est resté vide. Elle se rapproche des musiciens qui a demi-mot lui proposent de commencer avec un trio à cordes en attendant que le pianiste arrive.
 Les trois musiciens changent de partition, le violoncelliste annonce le trio à cordes en si bémol majeur de Schubert D 471.

Adam voit les ondes d’Ève régulières et amples, il partage avec elle ce moment de sérénité. Il ne voit pas ce qui se passe mais Ève est exactement dans le même état quand elle fait de la musique.

Ève entend imperceptiblement Ivan scander le ,1, 2 ,3 de la mesure à vide.
 Soudain le silence résonne et les trois musiciens attaquent avec un bel ensemble. Le thème principal s‘égrène, puis le chant du violon s’élève suivit de l’alto qui lui répond un ton plus bas, accompagné du violoncelle avec son timbre bien particulier de voix humaine.

Ève reconnaît le violon, l’instrument lui parle, c’est le même que celui avec lequel son père jouait hier soir ! Ivan le fait sonner de merveilleuse façon, son visage illuminé par un sourire exprime son plaisir qu’il communique à l’assemblée. Son corps se balance avec élégance, sa crinière blonde découvre de façon intermittente un front d’un ovale parfait. Le menton délicatement appuyé sur son instrument donne l’impression qu’il le câline. Son bras que l’archet prolonge monte et descend avec grâce sur les cordes. Le violon bleu rythme avec puissance la mélodie dans laquelle Ève se laisse doucement emporter. La musique triste et poignante de Schubert lui fait perdre rapidement la notion du temps …

Les applaudissements la font sortir de sa rêverie un peu brutalement. Elle aurait préféré un long silence qui lui aurait permis de redescendre doucement des sommets ou elle avait été transportée. Les trois musiciens se concertent et après un dernier regard vers l’entrée du salon, Ivan demande à la cantonade si par hasard il y aura dans l’assemblée, une personne pour remplacer leur ami pianiste absent et les accompagner dans le quatuor de Fauré en ut mineur opus 15.

Adam est alerté par les battements du cœur d’Ève qui s’accélèrent, il se passe quelque chose d’important.

Ève est sur le qui-vive, elle sait que c’est maintenant. Elle voit Priscille se lever et d ‘une voix ferme déclarer qu’elle accepte de relever le défi. Un grand silence accueille cette annonce. Priscille, sans hésitation, se fraye un chemin au milieu des personnes assises. Des applaudissements timides l’accompagnent. Très vite ils se transforment en une standing ovation, plébiscitant son audacieuse spontanéité. Ève retrouve dans l’attitude de la jeune femme, l’enfant de dix ans qu’elle a rencontré. 
Ivan est statufié. Priscille salue les trois jeunes musiciens, se présente puis s’installe au piano. Elle déploie gracieusement ses bras de chaque côté du clavier comme pour prendre la dimension du bel instrument. Ève est aux aguets. 
Ivan regarde Priscille régler le tabouret à sa taille, relever légèrement de la main droite sa robe turquoise et chercher les pédales du pied chaussé avec raffinement. Elle tourne une, puis deux pages de la partition, la repositionne sur le pupitre et fini par s’incliner légèrement vers Ivan pour lui montrer qu’elle est prête. 
Ivan s’approche d’elle et l’interroge.

Ève ne veut rien perdre de leur échange :

—Pensez-vous qu’il serait préférable que quelqu’un vous tourne les pages ?

Priscille les deux mains posées sur ses genoux :

—Je n’aurai pas de mal pour le premier mouvement mais ce sera surement plus confortable pour moi quand on attaquera le scherzo qui est très rapide.

lvan, son violon pressé sur sa poitrine, sollicite pour la deuxième fois l’auditoire :

— Qui veut se dévouer pour tourner les pages de la partition ?

La Reine se lève et propose ses services. Elle vient se placer juste à côté de Priscille qui la remercie d‘un sourire reconnaissant.

Ève retient sa respiration elle ne quitte pas Priscille et Ivan des yeux. 
Ivan regarde ses deux partenaires aux cordes qui lui intiment leur accord puis il se tourne vers Priscille. Les quatre instruments attaquent le morceau avec brio, les archets en cadence. Le thème est joué par le piano et le contrechant est repris par les cordes. Le violoncelle balaye les tessitures de la voix humaine avec l’alto, le violon reprend dans les aigus en dentelle par-dessus la mélodie.

Le calme est revenu dans les constantes biologiques de sa protégée Adam est confiant il aura permis à Ève d’atteindre son but. Il est impatient d’entendre le récit qu’elle va lui faire.

Priscille effleure à peine les touches du Steinway qu’un son cristallin et puissant s’élève. Pendant que ses mains courent sur le clavier faisant naître des notes claires, elle tourne légèrement la tête pour regarder ses partenaires et revient à ses mains prenant des risques incroyables dans la montée de l’arpège. La musique semble l’exalter, les cordes chantent et elle reprend le thème au piano avec brio. Le contrechant du violon s’élève entraînant la mélodie dans une spirale enlevée. Ève ne perd pas une seconde du spectacle qui se déroule sous ses yeux.
 Priscille réagit telle une pouliche au galop qui s’emballe, irrésistible avec sa crinière d’ébène et ce regard de braise qu’elle pose de temps en temps sur le violoniste. 
Après une pause très brève, dans un silence religieux, ils attaquent le scherzo qui est en mi bémol majeur.  C‘est le piano qui donne le tempo et les emporte dans une danse folle de pizzicato. Priscille donne l’impression de se jouer de ces milliers de notes, elle fait fuser la cadence, le mouvement est crépitant et ses mains sautillent d’allégresse.

Ève voit les bras de Priscille onduler gracieusement au rythme de ses poignets. Le décolleté carré de sa robe met en valeur son cou gracile. Ivan se déplace légèrement et l’observe tout en jouant. Elle relève la tête et leurs regards se croisent pendant que ses mains dont les doigts se chevauchent, virevoltent d ‘un bout à l’autre du clavier, dans une danse folle. Le violon chante son allégresse et le piano répond avec le même enthousiasme.

Ève a du mal à suivre ce qui se passe entre Priscille et Ivan qui, elle le sait, sont dans leur bulle, comme celle dont lui a parlé sa mère. Après le scherzo, l’adagio va arriver avec son tempo moderato. 
Le temps d’une respiration Priscille attaque la première avec un art bien maitrisé du pianissimo et très vite le violoncelle la suit puis l’alto entre dans la mélodie. Le violon est le dernier à les rejoindre, les quatre instruments s’unissent dans une efflorescence de couleurs. Quelle précision et quelle simplicité dans l’exécution de la musique.

Ève est touchée par la délicatesse de son toucher, sa main gauche chante le phrasé avec une clarté solaire. Priscille est entrainée, par les trois musiciens et particulièrement son partenaire au violon qui la sublime dans l’exécution du mouvement.
 Elle débute dans l’allegro molto qui commence en ut mineur, la fièvre monte et crée une atmosphère trépidante, nuancée rapidement par le rubato du violon qui impose un tempo plus flexible auquel elle répond par un glissando en caressant son clavier.

Arrivent les mesures où avec de grands coups d ‘archet, Ivan exprime sa fièvre. Le piano le suit dans ce court passage créant une ambiance enflammée. Le rythme ralentit de nouveau comme si les instruments entrés dans une course folle puis essoufflés, reprenaient leur respiration pour enfin finir en ut majeur dans un bouquet final. A la musique se mêle le chant des oiseaux que l’on entend par les grandes baies ouvertes sur le patio. L’odeur des jasmins chauffés par le soleil de l’après-midi envahit le grand salon et parfume les notes de musique. C’est l’heure exquise de ces printemps qui font le charme de l’Algérie. Ève perçoit la densité du silence dans lequel est plongé l’auditoire qui semble vivre un moment d’exception. Subitement les applaudissements éclatent.
 Ivan se tourne vers sa partenaire, il la complimente chaleureusement pour sa performance et saisit sa main sur laquelle il s’incline et dépose un baiser.
Ce geste n’échappe pas à Ève qui est au comble de l’émotion.

Alors qu’elle vogue sur Terre Adam trouve le temps long sur Mars. Pourtant Ève est là physiquement dans son fauteuil comme endormie. Il ne voit pas son visage, camouflé par le casque, mais ses mains frémissent de temps en temps. Elle doit vivre des moments exaltants.  Il voit l’horloge tourner et il a peur qu’elle oublie son rendez-vous, en début d ‘après-midi, avec son père.

Les musiciens saluent le public qui scande le bis …… Ève voit Ivan jeter un coup d’œil à ses deux partenaires aux cordes qui lui font signe qu’ils se retirent. 
La Reine remercie Priscille et la félicite pour sa virtuosité.
Ivan se tourne vers Priscille et lui murmure :

—Me suivrez-vous dans la Berceuse de Fauré en duo ?

Elle le regarde en souriant :

— Avec grand plaisir !
Si vous avez la partition.

Ivan cherche dans sa pile :

—Oui bien sûr, la voici l

Et il lui tend le document comme un talisman. Ève voit leurs mains s’effleurer puis Priscille parcourt rapidement les feuillets et les déploie sur le lutrin.
 Ève remarque son trouble mais la voit reprendre très vite son « self-control ».
 Après quelques respirations, elle tourne son visage vers le violoniste et attend son « go » avant d’attaquer. Ivan enchaine très vite derrière le piano, la musique est suave. Dans le salon le silence est dense, l’assistance est captivée par la magie de ce couple qui s‘exécute devant elle avec tant de brio. Le violon est emporté dans une danse lascive par ce musicien qui semble évoluer au-dessus du sol alors que les doigts de la pianiste montent et descendent le long du clavier, caressant l’ivoire et l’ébène des touches avec sensualité.

Ève regarde l’auditoire qui est enivré par la mélodie, ce violoniste tout de blanc vêtu et cette brune sylphide en turquoise les transportent hors du temps !
Elle observe Ivan qui s‘accroche à son archet, il s‘appuie sur son violon, la mélodie le soutien, le piano le suit. Les deux musiciens ne font plus qu’un. L’assistance est recueillie et partage dans une même ferveur poétique, le plaisir manifeste de ces deux êtres que le hasard a réunis ce dimanche après-midi. Le temps est suspendu puis, la dernière mesure expire. 
Des applaudissements nourris et prolongés expriment l’émotion de l’assemblée à laquelle se joint celle des deux exécutants qui attirés l’un par l’autre joignent leurs mains pour saluer. Les applaudissements se prolongent. La Reine embrasse Priscille. Les deux artistes reçoivent des éloges des invités conquis. Ève voit le père de Priscille saluer Ivan chaleureusement et lui présenter sa fille.
 Des serviteurs leurs offrent champagne et pâtisseries.

Adam commence à s’impatienter il a suivi les constantes biologique d ‘Ève qui ne faisaient que monter et descendre. Elle ne devrait pas tarder à revenir car depuis quelques secondes c’est le calme plat. Son cœur ne bat plus la chamade et son taux de sérotonine est au plus haut. Il va la récupérer satisfaite de son expédition. Il lui réserve une surprise mais doit auparavant vérifier que tout va bien.

Pendant qu’Ivan dépose délicatement le violon dans sa boite, Priscille, une coupe à la main et une corne de gazelle* dans l’autre, demande :

—Cette patine bleue a surement un histoire ?

Ivan caresse l’instrument de sa main gauche.

—Je l’ai trouvé chez un antiquaire d ‘Hussein Dey qui le tenait d ‘une succession. Il n’arrivait pas à le vendre à cause de la couleur.

—C’est vrai qu’elle est inhabituelle.

Ivan dans un murmure lui dit :

—Je pense que ce violon m’attendait.

Ève est alertée par le ton de la voix, elle est toute ouïe.

Priscille baisse d’un ton, comme si elle voulait l’inciter à la confidence :

—Pour quelle raison avez-vous pensé ça ?

Ivan se rapproche d ‘elle pour lui dire :

— Quand j’avais dix ans on m’a prédit que je jouerai sur un violon bleu alors que j’ignorai tout de cet instrument.

Ève n’en croit pas ses oreilles. Son cœur bat la chamade, il valide ce qu’elle lui a dit il y a deux jours.

Adam voit les constantes biologiques d ‘Ève s ’emballer il est impatient de la voir revenir pour savoir ce qui s ‘est passé.

Ève pense « on » c’est moi ! Elle entend Priscille demander :

—Quelle coïncidence, c’est mystérieux de penser que ce violon vous était destiné ?

Ivan lui répond alors qu’un beau sourire illumine son visage :

—  J’aime à le croire.

Priscille reste pensive alors qu’elle entend Ivan enchainer

—En plus, il sonnait très bien même s’il n’était pas à ma main.

— Vous l’avez fait régler chez Colin ?

—Oui bien sûr, ils m’ont dit qu’il était d ‘origine italienne. Le vernis a gardé à certains endroits l’empreinte de la peau. C’est une particularité des vernis du meilleur Luthier de cette époque quand il est ramolli par la chaleur. Pour la couleur on a peut-être une piste.

Priscille l’interrompt.

—C’est la première fois que je vois un violon de cette couleur. Pardon, je vous ai coupé.

Ivan paraissait intarissable.

—La personne à qui il appartenait avait des mains beaucoup plus petite et plus fine que les miennes. C’était surement celles d’une femme, ce qui expliquerait la couleur. On a dû changer le chevalet pour le mettre à ma main.

Il rajoute après un court silence

—Ceci dit, il m’a encore surpris aujourd’hui. Mon maitre Ysaïe disait qu’un violon est comme la plus belle femme du monde, il faut lui faire la cour. S’en occuper, le protéger, l’apprivoiser et surtout le faire vibrer tous les jours pour lui faire prendre toute sa dimension.

—Vous êtes un élève du grand Ysaïe ? s’exclama Priscille. Voilà pourquoi j’ai été sous le charme de votre jeu dès le premier trio ! Je remercie le ciel de vous avoir privé de votre partenaire habituel. Ce magnifique Steinway me faisait rêver.

—Je vous renvoie le compliment, j‘ai eu un plaisir fou à jouer avec une pianiste de votre talent. J’espère que ce n’est qu’un début et que nous aurons encore l’occasion de jouer ensemble.

Ève entend Priscille répondre en rougissant :

—J’en serais très heureuse.

Il lui demande :

—Êtes-vous déjà montée sur les toits de cette villa Mauresque ?

—Non c‘est la première fois que je viens chez la Reine Ranavalona.

—Alors permettez-moi de vous faire découvrir les terrasses de cette maison qui offrent une perspective unique sur la baie. Sa majesté m’octroie le privilège d’y accéder. Je vous y emmène !

Le père de Priscille qui les observait d’un œil amusé s‘empresse de dire :

—Je connais les terrasses, j’aperçois là-bas un ami que je voudrais voir avant qu’il ne prenne congé de la Reine. Je vous retrouve plus tard.

Ève voit Ivan se retourner alors vers Priscille, lui prendre la main et l’entrainer dans la galerie. Elle se laisse guider.

La fontaine joue sa musique cristalline dans le patio. Une lourde porte en bois sculptée débouche sur un escalier à ciel ouvert. Ivan tient son étui à violon d‘une main et Priscille de l’autre. Il peut maintenant monter les marches lentement. Ils ne parlent pas. Ève les suit.
Ils atteignent la terrasse d’où le regard embrasse, dans sa majesté toute la baie d’Alger. Dans le soleil couchant, la ville ancienne s‘accroche au relief abrupt. Ses maisons, empilées, s’appuient les unes sur les autres, multipliant les encorbellements au point de former une ville « aux écailles serrées comme celles d’une pomme de pin ».
Priscille lâche la main d’Ivan et tourne sur elle-même avec un pas de danse. Elle caresse du regard les collines, la mer et Alger la blanche.

Ivan tout en la contemplant pose son étui par terre, l’ouvre et sort son violon.
Il le met à l’épaule et la mélodie s ‘élève dans le crépuscule.
Priscille s‘arrête. Ce morceau, c’est le salut d ‘amour d’Elgar. Elle danse, tourne, sa robe légère se soulève découvrant deux jambes au galbe parfait qui gracieusement virevoltent. Ivan danse lui aussi sur la musique en tournant autour de Priscille.
Elle lui répond avec tout son corps qu’elle lance dans un tourbillon d‘entrechats à en perdre l’équilibre. Elle s ‘arrête avec la musique, un peu essoufflée. L’instrument ne les protège plus. Ils se calment en respirant profondément mais sans se quitter des yeux. Une légère brise   transporte des parfums iodés.
C’est Priscille qui coupe le silence en lui montrant la ville ancienne :

—Savez-vous que les femmes de ce pays circulent de terrasse en terrasse. Elles ne sortent qu’à de rares occasions dans les ruelles étroites, alors elles profitent de l’air libre par le haut et font leurs visites en enjambant les parapets ?

Il lui répond :

—Je sais peu de choses encore des habitudes de ce pays mais j’espère bien les apprendre de votre bouche.

Priscille chaque fois, finit ses phrases, par un sourire éblouissant. Elle pointe l’horizon de sa main fine et gracieuse.

Pour la troisième fois, il la saisit.

Ève perçoit le trouble que ce contact déclenche quand elle lui demande un peu précipitamment.

—Avez-vous visité la citadelle qui est en haut de la colline ? C’est un endroit rempli d’histoire qui s’appelle la « Casbah » *. Elle plonge sur la ville ancienne et sur la baie. J’y ai mes entrées un peu comme vous ici chez la Reine. Je pourrai vous rendre la pareille.

Il pose un baiser sur le dos de sa main et lui dit en la couvant des yeux.

—J’accepte de la découvrir avec vous. Je suis prêt à vous suivre jusqu’au bout du monde.

Troublée elle se reprend et lui propose :

—Alors fixons une date, mon père pourrait nous y conduire.

—Je peux venir vous chercher le jour qui vous conviendra.

—J’habite à trente-cinq kilomètre d’Alger.

—Ce n’est pas un obstacle….

Et là Ève le voit mettre un genou à terre et déclarer :

—Priscille, je sens que de ce jour je ne désire plus que respirer l’air que vous respirez. J’aimerai épuiser avec vous, les répertoires de Liszt, Chopin, Fauré pour violon et piano.  Je vous le déclare solennellement. La prochaine fois que nous nous verrons, dites-moi ce qui vous inspire.

Priscille le regarde avec ses grands yeux de biche.

Êve l’entend articuler :

—Apportez vos partitions quand vous viendrez me chercher on les jouera ensemble. Vous avez un tour d ‘avance sur moi avec votre aubade en solo. Je ne vois pas de piano sur cette terrasse, aussi je répondrai à votre compliment dès notre prochaine rencontre !

Alors que la nuit commençait à tomber, elle lui nomme les collines d ‘Alger, une à une.

Ève est comblée, elle a réussi. Elle ferme les yeux et se laisse emporter vers Mars où Adam l’attend ……

(À suivre)

* Corne de gazelle : pâtisserie arabe

*Casbah : mot arabe qui signifie « citadelle »

Une réponse à “Le chromosome baladeur: S1. E9. « le coup de foudre »”

  1. Je suis captivée… quel beau voyage, j’ai commencé par ce dernier épisode que tu as publié. Heureux hasard, avec cette scène de rencontre amoureuse et musicale, autour du piano et du violon… Je ressens vraiment la scène avec les détails, les sensations. Je peux m’imaginer à Alger. C’est vraiment bien écrit et rythmé, je lirai encore ! J’aime ce lien entre passé et futur, mémoire et invention. Merci Titi 💛

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