Le Chromosome Baladeur. S1. E10. » Dans les entrailles de la planète ».

Résumé de l’épisode précédent: Les parents d’Ève ont compris après la gaffe d ‘Adam, qu’Ève n’a pas su garder le secret de la bague. Ils projettent de récupérer le bijou quand Ève se réveillera. Alors que tout le monde dort, Adam qui devine les conséquences de son acte, duplique le contenu de la bague pour qu’Ève ne soit pas privée de ses voyages spatio-temporels à cause de lui. Grâce à cette initiative, Ève va réussir à être le témoin du coup de foudre entre Ivan et Priscille

Pitch de l’épisode :Paul propose à sa fille de visiter un site en spéléologie sur Mars, Adam les accompagnent. Quand ils passent à proximité d’un monument sculpté par des inconnus, Adam entend un message dans une langue incompréhensible. Il réalise qu’il est seul à l’avoir reçu.

Sur Mars dans l’après-midi du 4juin 2062

Ève reprend ses esprits, immobile, dans son fauteuil de retour de son voyage spatio-temporel. Elle a réussi à assister au coup de foudre d’Ivan et Priscille, et elle a entendu Ivan évoquer la prédiction du violon bleu, elle n’a pas rêvé ! Adam profite de cette pause pour vérifier si son montage a bien fonctionné. Ève sort brusquement de sa léthargie quand s’affichent sur l’écran plasma, les images du concert qu’elle vient juste de quitter.

—Je ne rêve pas, c’est mon voyage ?

Adam un peu penaud lui répond :

— Seulement les images que ton nerf optique a enregistrées quand tes constantes biologiques dépassaient la norme.

Ève après un instant de stupéfaction s’exclame :

—Mais comment as-tu réussi à le faire Adam ?

Sans se détourner de l’écran, il répond :

—Je voulais profiter de ton escapade. Cette nuit quand j’ai dupliqué le contenu de la bague, J’ai couplé cette fonction, c’est la raison pour laquelle je n’ai pas pu tout copier, j’ai manqué de place.

Adam ne quitte pas l’écran des yeux et s ‘exclame :

— Le violon bleu ! C’est celui de ton père ! C’est fou comme le jeune violoniste lui ressemble.

Ève regarde l’écran et Adam alternativement, elle n’a jamais vu Adam dans cet état, il passe par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

— C’est génial. On va pouvoir montrer ce que j’ai vu à mes parents.

Il se retourne en un quart de seconde.

—Surement pas, tu es folle !

Ève fait la moue.

— Ma mère n’a jamais pu voir ce qu’il y a dans la bague.

Adam lui répond tout en continuant de regarder le concert qui se déroule sous ses yeux.

—Ils ne réagiront sûrement pas comme toi.

Ève insiste :

—Mais je veux qu’ils réalisent ce dont tu es capable.

Adam quitte l’écran des yeux pour la regarder bien en face :

— Je ne crois pas que ce soit une bonne idée Ève. On a déjà beaucoup à se faire pardonner, alors tu ne dis rien. N’oublie pas qu’ils t’ont repris la bague parce que tu m’avais mis dans le secret.

—Ils l’ont reprise pour la dupliquer.

—C’était un prétexte, je savais qu’ils la confisqueraient, c’est pour cette raison que je l’ai dupliquée.

Ève réalise qu’elle a complètement oublié ce détail, Il a sûrement raison se dit-elle. Adam la sort de sa réflexion.

—Bon, je voulais juste vérifier que tout était ok mais là, on n’a plus le temps. Ton père t’a promis ce matin, une expédition au cœur de la planète en compensation pour te consoler de ne plus avoir la bague. On a juste le temps de le rejoindre.

— Si j’ai accepté de lui rendre la bague, c ‘est parce que tu m’as conseillé de le faire et cette visite, je l’attends depuis un sacré bout de temps !

Adam ne commente pas sa réponse,

— Tu prendras ton repas en chemin. Regarde, j’ai commandé un pique-nique pour toi. Et rappelle-toi motus et bouche cousue !

Ève fait une pirouette.

—Promis, je n’aborderai pas le sujet, lui répond -elle en rigolant, ainsi je ne ferai pas de gaffe !

Adam hausse les épaules alors qu’elle prend le panier et se lève.

Il reste assis et s’affaire sur le clavier.

—Une minute, je nous reconnecte.

Depuis qu’elle est libérée de l’omniprésence de Watson-Junior, Ève a presque oublié son existence. Heureusement, Adam veille.

Elle ouvre la porte transparente de l’astronef avec sa télécommande.

—On a rendez-vous sur le site ?

Adam qui a terminé se lève et la suit.

—Oui, ton père doit nous y rejoindre.

On entend le clic des ceintures qui se fixent magnétiquement. Le véhicule sort de la mégapole par l’axe qu’emprunte la navette qui relie Mesa-Point à Marsilitown. Ils croisent d’autres astronefs individuels qui rentrent à l’allure règlementaire de 5km à l’heure. Une fois à l’extérieur, Ève enclenche le pilote automatique et demande à Adam :

— Quelle vitesse je programme ? Je voudrais avoir le temps de déguster tranquillement mon repas avant d’arriver.

Adam répond immédiatement :

—Mach 1, ça devrait aller.

Le véhicule transparent s’élève progressivement au-dessus de la plaine poudreuse qui s’étend sous leurs pieds, leur donnant l’impression de voler au-dessus d’une mer de sable. Aujourd’hui, Ève ne prend pas le temps d’admirer le paysage, son panier sur les genoux, elle découvre son repas. Des radis, un œuf dur, une coka*et un fromage blanc avec de la crème de marrons. Tout ce qu’elle adore ! Elle commence par croquer ses radis et en riant, en offre un à Adam

—Goûte moi ce radis.

Adam le prend et fait semblant de le manger.

C’est un jeu entre eux depuis toujours. Ève aime par-dessus tout partager son plaisir. Elle sait qu’Adam n’a pas besoin de manger mais il sait très bien simuler.

Le geste d’Ève rappelle à Adam, l’époque où il lui donnait la becquée. Il faisait semblant de se régaler avec ce qu’il lui proposait d’avaler. Il avait réussi de cette façon à lui faire aimer toute sortes de choses.

Le dernier radis croqué, Ève plante ses dents dans le moelleux de l’œuf. Elle mélange consciencieusement le jaune au blanc dans sa bouche. Adam lui a appris à bien mâcher jusqu’à rendre la nourriture liquide avant de l’envoyer dans son estomac. Une fois son œuf avalé, elle attaque la coka qui croustille sous ses dents. Cette recette c’est son père qui l’avait apporté dans ses bagages. Il la tenait de sa grand-mère qui lui avait appris à la faire. Depuis sur Mars tout le monde adorait la coka.

  La pâte délicatement brisée mêlée à la ratatouille réjouit son palais. Après sa dernière bouchée, elle se désaltère d’une grande gorgée d’eau avant d’attaquer le fromage blanc qu’elle associe à parts égales avec la crème de marrons. Elle ferme les yeux de gourmandise et prolonge son plaisir en mélangeant sous sa langue, la saveur acide et sucrée. Adam respecte le silence religieux qui préside à ce déjeuner, il sait que ce sont des moments sacrés.

Ève avale sa dernière bouchée au moment où l’astronef vire à 180 degrés puis descend dans un gouffre sombre et vertigineux. Il s’insère très lentement dans le sas d’entrée de la structure qui se dresse sur une plateforme rocheuse. Ils débarquent dans une salle tapissée d’écrans qui renvoient des images du site. Un humanoïde les accueille en leur souhaitant la bienvenue. Un deuxième s’active devant les multiples constantes, il suit l’équipe technique qui contrôle le parcours.

Plusieurs combinaisons, pour sortir en atmosphère non pressurisée sont alignées sur leurs supports. Paul n’est pas encore là, Adam aide Ève à s’habiller. Le vêtement s’adapte à sa taille, la matière est souple et très résistante. Adam en enfile aussi une avec sa réserve d’oxygène. Il n’en a pas besoin mais c’est une bouée de secours. Quand Paul arrive les deux silhouettes sont jumelles, seules les têtes dépassent des enveloppes blanches. Il leur reste juste le harnais à passer pour être prêts. Paul embrasse sa fille.

—Alors ma jolie, comment vas-tu depuis ce matin ?

Ève se mord la langue, surtout pas de gaffe se rappelle-t-elle.

— Très bien, je viens juste de finir mon fromage blanc et ma crème de marrons !

Elle a compris songe Adam qui est aux aguets.

Paul lui répond tout en indiquant à l’androïde son choix.

— Ton dessert préféré ! Je viens de quitter ta mère. Le tracteur est arrivé en bonne position pour modifier l’angle de gravitation de l’astéroïde. La mission « Neo2062 » est un succès complet.

Ève bat des mains à travers sa tenue.

—Je suis trop contente, ça va être la fête ce soir ?

Paul lui sourit en opinant du chef et enfile la combinaison que lui présente l’androïde.

—J’ai prévu qu’elle puisse nous suivre en vidéo.

—Génial, elle verra la même chose que nous alors !

Paul fini de boucler sa tenue.

—Elle voulait surtout te voir en cosmonaute, elle connait le site.

— Je pourrai lui faire coucou ?

Paul est prêt

—Tu pourras même parler avec elle. On y va ?

Heureusement que nos casques sont en boucle ; je ne perdrais rien des échanges se rassure Adam.

Ils passent tous les trois dans un sas où l’androïde les suit pour ajuster leurs casques et vérifier l’alimentation en oxygène. La silhouette de l’adulte et celles des deux enfants se détachent sur la passerelle qui accède à l’extérieur vers un ascenseur qui les descend le long de la paroi jusqu’à une deuxième plateforme creusée dans le rocher. C’est là que commence-le parcours.

Dans les casques la voix de Paul résonne :

—Adam, je passe devant et tu suis Ève. Le circuit est sécurisé mais il y a des endroits où c’est abrupt. Première consigne : on accroche son mousqueton de sécurité au filin qui se trouve contre la paroi sur la droite. Je vous dirai chaque fois qu’il faudra attacher l’autre côté, avant de détacher celui-ci. Nos trois mousquetons doivent être accrochés pour pouvoir avancer. Vous voyez la petite lumière verte vient de s’allumer !

Adam et Ève répondent en chœur

—Oui !

—Chaque fois qu’on modifiera notre sécurité, cette lumière verte donnera le go.

Paul entend un seul ok en réponse, les deux voix se superposent.

Il s’adresse ensuite à sa fille.

—Ève, je vais faire des petits pas, mets tes pieds dans les miens. Le chemin est très étroit par endroits et il est parfois glissant.

On entend la voix cristalline d ‘Ève répondre :

—Ok papa.

Marie, est dans son observatoire et alors qu’elle finalise le compte rendu de la mission « Neo 2062 », elle aperçoit sur l’écran de sa tablette, les trois silhouettes blanches qui se détachent dans la pénombre.

Elle regarde sa fille s ‘adapter à son nouvel environnement et entend la voix grave de Paul expliquer :

— Vous vous trouvez sur le site le plus profond de la planète. C’est celui à partir duquel nous analysons les paramètres qui révèlent de quoi est fait le cœur de Mars.

Adam profite de l’occasion pour se recentrer sur son rôle de précepteur pour faire oublier ses transgressions, il rajoute :

Qui est solide, contrairement à celui de la Terre qui est en fusion.

Paul reprend la parole :

—C’est pour cette raison que la température va baisser au fur et à mesure de notre avancée.

Marie voit la petite silhouette d’Ève qui avance prenant bien soin de mettre ses pas dans ceux de son père. Paul entend la voix de sa femme qui s’adresse à Ève

—Comment te sens tu ma chérie ?

— Coucou maman, cette combinaison n’est pas très pratique, mais je commence à m’y habituer.

­—Concentre-toi et marche lentement.

Ève sourit sous son casque, de sentir sa mère toute proche, dans cet univers étrange, lui réchauffe le cœur.

Paul reprend la parole et indique :

— On accroche le mousqueton de gauche à la rampe avant de décrocher celui de droite.

Dès que la lumière verte clignote, il repart suivi par les deux formes blanches. Paul est obligé de baisser la tête dans ce goulet pour ne pas se cogner. Le reflet des spots zèbre la roche sombre de veines vertes. Avant que sa fille ne pose la question Paul l’informe :

—Ce sont des pyroxènes, je viens d’en trouver tout un filon sur le chantier de Mesa Point.

—J’adore cette couleur, Je m’en ferai bien un collier.

—Ça sera bientôt possible. J’en aurai un stock pour les ateliers d’art de Marsilitown.

Adam enregistre l’information. Il pourra reproduire la bague, il est sûr qu’Ève sera contente de l’avoir à nouveau à son doigt en attendant de récupérer l’autre. Une autre idée est en train de germer dans son esprit alors qu’il entend Ève demander. Il la stock dans ses notes.

—Et les rouges violacés que j’aperçois là-bas ?

—Ce sont d’autres variétés des mêmes cristaux, mais la couleur est plus commune.

Ils arrivent au niveau d’une crevasse vertigineuse qui s’ouvre sous leurs pieds. Paul les fait monter dans une nacelle. Il s’assied d’un côté, les deux enfants de l’autre pour équilibrer le poids.

—Attachez-vous les enfants.

Adam adore être englobé dans la fratrie ça le rend humain. Pourtant il ne se sent pas l’enfant de Paul et Marie. Se pourrait-il qu’ils le séparent d’Ève, s’ils étaient au courant de tous ses agissements? Il faut qu’il arrive à faire comprendre à Ève que pour eux, il reste une machine.

L’engin lentement les transporte de l’autre côté du gouffre. Ils reprennent pied sur un palier et entrent dans une grotte où des luges sont alignées. Paul explique :

—Nous prendrons chacun une luge. Il faut se mettre à plat ventre car nous ne pourrons pas tenir assis dans la galerie que suit la rivière souterraine. Il faut rentrer les deux bras dans les cavités qui sont sur le côté, comme pour embrasser la luge.

Paul s’allonge et montre comment s’y prendre.

—Ne soyez pas inquiets si il y a un peu de vitesse. Je vais partir le premier. Ève tu démarreras quand la lumière passera au vert et Adam te suivra.

Marie a l’œil rivé à sa tablette, elle ne perd rien de l’expédition mais reste silencieuse. Paul part le premier. Ève s’installe dans la luge rigide mais le dessus est moelleux et épouse son corps. Elle a un peu l’impression d’être sur un matelas. Elle se sent bien. Marie l’entend s’exclamer :

—Regarde maman, on va faire une glissade !

Adam surveille le signal du départ et engage la luge d’Ève quand la lumière passe au vert. Ève démarre lentement puis prend un peu de vitesse dans le goulet éclairé.  La luge glisse sur une rivière de glace, les parois du couloir défilent de plus en plus vite. Elle tourne sur la gauche, reprend un peu de vitesse dans la ligne droite puis entame une grande boucle sur la droite. Ève ne voit pas encore l’endroit où elle va atterrir.

Quand elle aperçoit son père qui l’attend dans l’immense grotte où s’étale un lac blanc, elle regrette que ce soit déjà terminé. Adam la suit de très près. Marie est soulagée de revoir sa fille debout après cette descente qui lui a paru plus raide que le souvenir qu’elle en avait gardé.

Adam est épaté par la témérité d’Ève. Toujours à l’affut de sensations nouvelles sans crainte du danger. Heureusement qu’il veille. Elle ne s’est jamais blessée contrairement à d ‘autres enfants qui ont été recousus ou plâtrés après des chutes non anticipées par leur assistant personnel. Il en est fier et se rassure en pensant qu’il est le meilleur.

Ils s’engagent à la suite de Paul sur une passerelle qui traverse de part en part l’étendue glacée. Au centre une stèle noire majestueuse projette son ombre sur le sol.

Adam entend Marie qui s’adresse à sa fille.

—La température extérieure ne va pas cesser de descendre à partir de maintenant. Tu as toujours bien chaud ?

—Oui, c’est quoi cette colonne noire qui se dresse devant nous ?

—C’est la dernière découverte qui a été faite sur Mars. Ton père attendait de l’avoir installé dans cet endroit protégé pour te faire découvrir ce lieu. Ce monument témoigne de la présence d’une civilisation sur Mars avant que nous y soyons installés. Nous ne savons pas encore si ce sont les hommes qui l’ont sculptée ou si ce sont des êtres venus d’une autre galaxie.

Marie voit les trois silhouettes la tête levée, tourner autour de la pierre colossale.

La voix de Paul résonne dans les trois casques.

—La découverte est toute récente nous n’avons pas encore le retour des analyses qui nous renseigneront sur l’origine de cette sculpture. Car le matériau a été travaillé et il est d’une densité hors du commun.

Un silence respectueux accueille ces informations lourdes de conjectures.

A ce moment Adam entend une voix métallique s’exprimer dans un langage qu’il ne comprend pas. Un enregistreur automatique mémorise les sons qui arrivent jusqu’à ses capteurs.  Il est pétrifié devant le mausolée

Paul et Ève n’ont pas réagi.  Ils avancent puis se retournent.

Adam est immobile devant la stèle dont le noir profond se détache sur le blanc écarlate de l’étendue glacée.

Ève revient en arrière vers lui

— Adam tu m’entends ?

Le silence en réponse étonne Ève et alerte Paul qui rejoint sa fille.

Adam a la tête levée vers le sommet de l’édifice.

On entend dans les casques la voix d’Ève angoissée qui l’interpelle

—Adam réponds moi

Une voix qu’Ève ne reconnaît pas répond

—Tout va bien, j’arrive.

A ce moment Adam tourne la tête et marche lentement vers Ève qui se précipite

—Adam parle moi je ne reconnais pas ta voix.

Le silence qui suit cette question lui paraît long

—Tout va bien, j’arrive.

Ève est rassurée c’est bien Adam qui parle.

Paul met dans un coin de sa tête cet incident et poursuit son chemin suivi par les deux silhouettes enfantines.

Adam semble avoir été le seul à capter ce message qu’il n’a pas compris. Il éclaircira ce mystère plus tard.

Marie en vidéo, n’a pas tout suivi. Elle reprend le fil de la conversation comme si de rien n’était.

—Regarde, les bords du lac, il y a de la mousse. En réalité c’est de la glace salée qui bout en précipitant de la terre dans tous les sens, comme des pop-corn.

Ève lui répond :

—La glace bout ?

—Oui c’est un phénomène qui n’existe que sur Mars. La glace se sublime en gaz, elle s’évapore à zéro degré.

Adam en profite pour se mêler à la conversation :

Alors que sur la terre l’eau bout à 100 degrés.

Marie reprend la parole

—Il n’y a pas d’eau liquide sur Mars, elle passe directement de l’état solide à l’état gazeux.

Adam coupe presque la parole à Marie quand il dit :

L’atmosphère sur Mars est composée pour 95% de gaz carbonique. Voilà pourquoi tu ne peux pas sortir sans ta combinaison pressurisée.

On entend la voix d’Ève qui sur le ton de la rigolade répond :

­—Je le sais monsieur le professeur. Par contre, de la glace qui s’évapore sans passer par l’état liquide je l’ignorais.

Paul et Marie amusés, assistent en silence à l’échange. Avec le temps Adam est presque devenu pour eux un deuxième enfant, il est comme un frère pour leur fille sans jamais oublier son rôle de précepteur. Ils viennent d’en avoir la preuve à l’instant.

 

 ***

Pendant que l’expédition dans les entrailles de la planète se poursuit, Marie quitte son observatoire tout en restant connectée. Elle se souvient qu’a l’âge de sa fille elle avait vécu quelque chose de très particulier. C’était le début d’une période très perturbée. Du jour au lendemain, l’ordre avait été donné par le gouvernement de ne pas quitter sa maison. Les écoles avaient été fermées. Les familles étaient confinées à cause d’une maladie inconnue qui attaquait le monde entier. Le spectacle d’animaux sauvages se promenant au milieu des rues désertées par les humains l’avait fascinée. Pendant deux mois ses parents n’avaient pas pu sortir de chez eux sauf à tour de rôle et pendant un temps limité, munis d’un papier spécifiant bien le but de leur sortie.

Elle avait eu une impression de grandes vacances, il y avait bien ces deux heures par jour de contacts télévisuels avec leur maitresse qui leur donnait des devoirs mais en dehors de ce temps imposé qu’ils passaient dans la salle à manger, ils avaient vécu à la sauvage dans le jardin son frère et elle. Leurs parents étaient collés à leur ordinateur en télétravail. Au début la discipline avait été très stricte mais au fil des jours tout le monde s’était détendu et c ‘était la fête tous les soirs au menu. Ils n’avaient jamais autant profité de leurs parents.

Un soir son pére les avait initiés à l’astronomie. Étendus sur la pelouse à plat dos, tard dans la nuit, il leur avait appris les étoiles. Ce soir-là, elle s’était endormie en rêvant qu’elle allait sur Mars. C’était devenu un rêve puis avec l’âge un objectif précis. Sa vocation datait de cette époque. Trente ans après, elle avait réalisé son rêve bien au-delà de ses espérances puisque Paul qui n’était pas dans sa vie à l’époque avait pu faire partie de l’expédition. Et puis Ève était arrivée.

Aujourd’hui Ève avait dix ans.

Sur Mars, Marie cuisinait du canard sans volaille, de la crème sans lait. Elle pouvait avoir quand elle le désirait des crevettes sans crustacés, du bœuf sans viande, des œufs sans poules. Les aliments étaient obtenus sans abattage, ni élevage. Elle avait même un canapé en cuir sans le moindre animal, toute chose inimaginable quand elle avait 10 ans.

Sans s’en être rendue compte, elle s’est retrouvée devant l’étal du marché. Joseph, l’androïde jardinier la surprend chaque fois avec son don pour la présentation. Il remplit des paniers   avec beaucoup de goût pour chaque famille. Elle prend le sien. Curieuse, elle essaye de deviner ce qui se cache sous ces salades fraîchement cueillies. Heureuse d’avoir rempli sa mission, elle va pouvoir de nouveau se consacrer à ses trous noirs dont elle espère pouvoir tirer de l‘énergie. C’est pour cette quête originelle qu’elle est venue sur cette planète. La déviation des astéroïdes était venue se greffer à ses prérogatives parce qu’elle avait eu l’idée de remettre en service les tracteurs gravitationnels qui avaient été abandonnés sur Terre. 

Elle est dans cet état d’esprit quand elle rejoint virtuellement Paul et Ève qui poursuivent leur périple accompagnés d’Adam. Ils se trouvent, à cet instant, dans la caverne qui a été baptisée «Ali Baba ». L’endroit scintille de mille feux, éclairé par une boule tournante un peu comme celle des boites de nuit où il lui était arrivé de s’aventurer pendant sa vie d’étudiante. Des faisceaux de lumières de toutes les couleurs balayent les stalactites et les stalagmites donnant l’impression qu’un trésor est entassé là. C’était bien un trésor qui témoigne que l’eau avait pu être liquide sur mars à une époque reculée.

On entend Ève qui s ‘adresse à sa mère :

— Tu es toujours avec nous Maman ?

La voix mélodieuse de Marie résonne dans les casques :

—Oui ma chérie, j’étais égarée dans mes pensées sur le chemin du retour. Je suis passée au marché et là je rentre à la maison.

— C’était quoi ces pensées égarées ?

—De te voir te promener dans les entrailles de la planète à l’âge que tu as, j’ai fait un bref retour en arrière où à dix ans mon rêve était de venir sur Mars.

—Et tu as réalisé ton rêve d ‘enfant.

—Oui. Et toi, ma chérie, sais-tu déjà ce que tu voudras faire plus tard ?

—Oui, je le sais depuis que j’ai reçu cette bague.

Marie, sachant que Paul et Adam entendent leur échange, demande.

—Tu nous le dis, si ce n’est pas indiscret ?

—Je voudrais retourner sur la Terre.

Après un court silence on entend Marie :

— Je ne sais pas si c’est une bonne idée.

Ève que la réponse surprend, s’arrête de marcher.

—Pourquoi ?

Adam surpris manque de lui rentrer dedans alors que la réponse de Marie se fait entendre dans les casques,

—Pour plusieurs raisons et la plus importante c’est que ton organisme a été habitué à certaines pressions et tes os ne sont pas programmés pour supporter la gravité terrestre.

—C’est valable pour toi et pour tous les enfants qui sont nés sur Mars intervient Paul. Vous êtes des Martiens.

—Rappelles toi, la drôle de sensation que tu as évoquée quand sur la Terre, tu cours dans tes rêves lucides

Ève a repris sa marche lentement,

—C’est pour ça que je suis tombée ?

Marie la rassure

—Peut-être pas mais c’est troublant, il faudra qu’on en reparle. Il y a beaucoup d ‘autres choses à prendre en considération.

—Lesquelles ?

—Ici tu vis dans une petite communauté bienveillante continue Marie. Il te sera difficile d’arriver sur la Terre incognito. Tu es le premier bébé né sur Mars et les médias pourraient s’emparer de ce scoop pour faire le buzz.

Paul a ralenti sa marche sentant sa fille distraite.

— Il faudra que tu sois très forte pour le supporter parce que tu ne pourras pas faire ce que tu voudras. Il faudra que tu saches exactement à quoi tu pourrais t’exposer. Être l’objet d’une étude scientifique par exemple.

—Je voudrais juste rencontrer ma famille, mes cousins, on aurait tellement de choses à se dire. Vous pourriez venir avec moi.

Marie doucement lui répond :

— Bien sur ma chérie. Tu réaliseras peut-être ton rêve plus tard comme c’ était le cas pour moi. En attendant ne cesse pas de rêver ma chérie.

Ève suit son père un peu comme un automate perdu dans ses questions.

—Tes rêves lucides et la bague sont de très bonnes expériences pour te familiariser avec la Terre.

—Oui, sauf que pour le moment, je n’ai plus la bague Maman !

Puis s’adressant à son père qui a arrêté de marcher et qui lui fait face :

—Au fait Papa quand sera t’elle dupliquée ?

Adam rit de voir à quel point elle joue le jeu. Ce qui l’épate avec Ève c’est qu’elle comprend très vite les situations.

La voix calme de Paul résonne dans les casques alors qu’ils débouchent de la dernière grotte sur la plateforme de départ.

—J’ai un rendez-vous audio avec Jonathan demain en début d ‘après-midi.

Ève a des étoiles dans les yeux, cette expédition dépasse tout ce qu’elle avait pu imaginer. Elle ne regrette pas de l’avoir troquée contre la bague ce matin quand son père est venu la lui reprendre. La copie d’Adam la met gagnante sur tout la ligne mais le double jeu qu’elle joue lui gâche un peu la promenade, elle ne se reconnait pas. Est-ce la complicité d’Adam et la confiance aveugle qu’elle a en lui qui la poussée à tant de duplicité vis à vis de ses parents ? C’est avec cette réflexion qu’elle pénètre dans l’ascenseur qui les remonte vers la première plateforme.

 (A suivre)

*coka: tourte pâte brisée à la ratatouille

 

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